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Étiquette : EERV

« Qualité de vie et avenir de l’EERV »

Qualité de vie et avenir de l’EERV

 (Recherche auprès de quelques collègues et laïcs)

 Par le pasteur Etienne Roulet  

                  

                                                      Introduction

 Les Eglises se vident ?

J’ai souvent lu ou entendu ces propos ces derniers temps. Lorsque c’est dans la presse, je ne m’étonne pas, celle-ci aime les thématiques qui « accrochent » et font réagir. Lorsque ces propos viennent de nos autorités d’Eglise, je m’interroge : est-ce là notre seul message à la société vaudoise du 21ème siècle ? D’autant que cette affirmation s’accompagne souvent de corollaires présentés comme inévitables : il faudra réduire le nombre de paroisses et de cultes, et fermer des temples. Où sont la confiance et l’espérance ?

Je suis bien conscient que certaines paroisses vivent des temps difficiles et que certaines assistances au culte dominical sont misérables. Mais il y en a d’autres qui se portent bien et dont les lieux de culte se remplissent chaque dimanche matin. Et pour celles qui ont de la peine, n’y a-t-il pas d’autres solutions que de « fermer boutique » ? Y a-t-il là comme une fatalité ?

Quand j’évoquais le fait que certaines paroisses, comme celle de la Vallée de Joux, ont la chance de vivre bien, on me répondait souvent que :

  • c’est parce que c’est la Vallée (milieu sociologique et situation géographique particulière)
  • c’est parce ce sont des « évangéliques » (sic) (fort sentiment d’appartenance communautaire)
  • c’est grâce aux pasteurs (sous-entendu : là où cela va moins bien, c’est de leur faute !)

Ces trois arguments ne me convainquaient pas, car je connais (ayant fait depuis 6 ans des remplacements dans plusieurs endroits) des paroisses qui vont bien, mais qui ne sont pas à la Vallée et ne sont pas « évangéliques » (il faudrait d’ailleurs interroger ce genre d’étiquette que je trouve réductrice, cf. plus bas en p. 10). Quant à la responsabilité du (des) pasteur(s), elle est certes indéniable, mais l’argument est un peu facile.

J’ai donc eu envie de réfléchir (et de faire réfléchir) plus loin, et d’interroger quelques personnes sur cette thématique, avec l’accord du Conseil régional de la région 6.

 

Titre, enjeux et limites

 Dans certains milieux (bien « évangéliques » ceux-là), on parle de facteurs de succès ou de facteurs de croissance pour expliquer les raisons qui permettent à une vie communautaire de bien se développer. Je n’aime pas les termes de succès ou de croissance, l’Eglise n’étant pas une multinationale qui doit engranger des bénéfices, et dont les courbes statistiques seraient le seul horizon de réflexion. Mais la question reste pertinente.

Je préfère parler de qualité de vie et c’est là l’enjeu de ma recherche : essayer de déterminer quels sont les facteurs qui permettent (ou ont permis) à telle communauté locale de grandir, ou en tous cas de ne pas diminuer (et sans porter un quelconque jugement de valeur sur les autres !). Il faudrait évidemment mieux cerner ce que l’on entend par qualité de vie, quels en sont par exemple les indicateurs et comment on les évalue. De manière simple (simpliste ?) je dirais que cela se mesure tant quantitativement (présence au culte et autres activités, nombre d’enfants et jeunes, recrutement aisé de moniteurs, catéchètes, etc.), que qualitativement (des paroissiens heureux et désireux de se rencontrer, fort sentiment d’appartenance, voire fierté d’être réformé). Mais ce préalable à la recherche devrait évidemment être approfondi.

J’ai ajouté comme autre enjeu l’avenir de l’EERV, car je suis persuadé que cet avenir n’est pas fait que de diminutions et de fermetures, et que des communautés en difficulté peuvent retrouver cette qualité de vie dont d’autres bénéficient. Mais quels seront les changements nécessaires et les adaptations inévitables ? Vers quoi va-t-on ou désire-t-on aller ? La réponse à ces questions déterminera la formation à apporter à nos jeunes ministres et l’aide à offrir aux paroisses en difficulté (cf. questions ci-dessous)

 

Les limites de cette réflexion sont nombreuses :

  • je n’ai aucune formation de sociologue de la religion et aucune prétention à proposer des résultats ayant valeur statistique et scientifique sérieuse
  • je n’ai interrogé que quelques personnes (cf. ci-dessous) et dans un temps limité
  • les questions elles-mêmes (cf. ci-dessous) pouvaient prêter à confusion
  • je ne me suis intéressé qu’à la situation des paroisses, mais cela ne signifie évidemment pas que les services communautaires et les aumôneries ne participent pas eux (elles) aussi, mais d’une manière différente, à la qualité de la vie de l’EERV.

 

Ma seule ambition est de lancer une réflexion en souhaitant que d’autres (plus experts) la poursuivent et l’étendent. Je ne connais pas tout ce qui se vit et se développe au niveau cantonal de notre Eglise (le projet Khi par exemple), mais jusqu’ici je n’avais pas trouvé d’indice que  ce type de recherche était mené (mes excuses si je me trompe !).

 

Clés de lecture

Avant de commencer, j’avais tout de même cherché quelques éléments qui pourraient me permettre d’établir un cadre de référence, auquel comparer les résultats obtenus. J’en ai retenu trois :

  • Simon Weber (que j’ai rencontré en premier et que je remercie de son accueil) m’a indiqué les 8 facteurs de croissance établis (sauf erreur de ma part) dans l’Eglise anglicane :

Conviction / Leadership / Formation et développement / Accueil et convivialité / Accent sur l’enfance et la jeunesse / Engagement des laïcs / Disposition au changement / Adéquation au contexte (social notamment).

Dans le même sens, Gérard Pella m’a indiqué un  ouvrage d’un théologien allemand (Ch. Schwartz) proposant une liste assez semblable, quoique avec des accents différents :

Responsabilités déléguées / Service selon les dons / Spiritualité enthousiaste / Structure efficace / Cultes édifiants / Groupes de maison / Evangélisation adaptée / Relations amicales.

  • Simon Weber m’a également proposé une formule que je trouve intéressante :

Il faut passer aujourd’hui d’une Eglise de proposition à une Eglise de lien.

 Elle est significative car l’expression Eglise de proposition date d’à peine 20 ans : à l’époque d’Eglise à Venir (EàV), il fallait passer d’une Eglise de tradition à une Eglise de proposition. On pensait alors que, si les gens ne venaient plus participer par habitude, il suffisait de leur proposer des offres de qualité pour les intéresser. 20 ans après, cela ne suffit plus, l’offre étant pléthorique sur le marché du religieux. Nos contemporains recherchent essentiellement du lien, à l’heure où tout le monde est connecté avec le monde entier, sauf peut-être à soi-même et à son voisin (telle est du moins mon interprétation).

 

  • Olivier Calame enfin, dans une série de soirées à Vallorbe animées avec Ariane Baehni, a proposé trois scénarios pour évoquer l’avenir de l’Eglise, en utilisant une métaphore navale (entre « … » les explications d’Olivier, entre (…) mes commentaires)
  • Une Eglise-naufrage, mot-clé : fidélité

« On ne peut rien faire pour résister sans nous renier, il vaut mieux disparaître pour renaître plus tard »  (ER: on se résout donc à une disparition inévitable et on prépare une « fin en beauté »)

  • Une Eglise-cuirassé, mot-clé : solidité

« En cas de crise, tout le monde reviendra, restons fermes sur nos positions »  (ER: on renforce donc les structures actuelles pour tenir le coup, en attendant des jours meilleurs)

  • Une Eglise-flottille, mot-clé : souplesse

« Adoptons des structures légères quand c’est encore possible »  (ER: on envisage et prépare donc une structure différente et beaucoup plus souple, l’important étant de vivre et d’avancer ensemble « dans le même courant »).

 

Personnes rencontrées et questions

Je l’ai dit plus haut, cette recherche est limitée. J’ai donc choisi de rencontrer une bonne vingtaine de personnes, dans une quinzaine de lieux d’Eglise. Par souci d’avancer plus facilement je n’ai fait appel qu’à des gens que je connaissais (et qui me connaissaient). Ce sont des ministres et des laïcs, d’âges différents, de lieux d’Eglise différents (ville-campagne-montagne) et de sensibilités différentes (réformée classique, liturgique  ou « évangélique »). J’ai également pris l’option de ne questionner que des gens qui proviennent de paroisses « qui vont bien », pour éviter d’apparaître comme un inquisiteur qui « vient voir ce qui ne va pas ». Une recherche plus poussée devrait évidemment combler cette lacune-là.

 

A chacune ou chacun j’ai posé 4 questions. J’ai choisi des questions ouvertes pour ne pas (si possible) induire les réponses :

  • Quels sont pour vous les facteurs qui font que votre communauté se porte bien ?

(C’est une question très générale, qui fait plus appel au ressenti qu’à une analyse précise des facteurs, en relation avec un cadre de référence déterminé; les réponses sont donc assez diverses et non exhaustives)

  • Quelle vision avez-vous de notre Eglise dans 20 ans ?

(Là aussi la question reste générale et peut signifier ou bien : que souhaitez-vous (ou      craignez-vous), ou bien : quel avenir pensez-vous inévitable ? les deux types de réponses se retrouvent dans le résultat)

  • Quelle formation faudra-t-il proposer aux ministres (en fonction des facteurs et de la vision recensés ci-dessus) ?

(Pour les futurs pasteurs, la question ne porte pas sur le niveau d’études académiques   je pars du principe qu’elle sera toujours de niveau universitaire; elle porte plus sur la formation pratique délivrée par l’OPF)

  • Comment venir en aide aux paroisses qui vivent des temps difficiles ?

(Cette question part de l’idée, déjà exprimée plus haut, que la suppression ou la fermeture de lieux d’Eglise ne sont pas inévitables; on peut imaginer que des communautés se soutiennent entre elles et que les plus fortes aident les plus fragiles).

 

A partir de là

Je vais donc, dans une première partie, faire la synthèse des réponses reçues, question par question, en essayant de faire droit à chacune, et en les mettant en perspective avec les clés de lecture recensées plus haut.

Dans une seconde partie, je me livrerai personnellement au même exercice de réponse aux 4 questions, avec des commentaires comparatifs avec la 1ère partie, et proposerai deux autres réflexions personnelles.

 

Une brève conclusion tentera de mettre le tout en perspective.

 

1ère partie : les réponses recensées

 

Question 1 : Quels sont pour vous les facteurs qui font que votre communauté se porte bien ?

(Je mets en italiques gras les termes utilisés par mes interlocuteurs et qui se retrouvent dans les diverses clés de lecture présentées plus haut)

Les réponses qui reviennent le plus souvent peuvent se regrouper en un certain nombre de thématiques :

 

  • Tout ce qui touche à l’identité, la conviction, la vision d’Eglise et la motivation : être (ou devenir) une communauté qui sait qui elle est, ce qu’elle croit, ce qu’elle souhaite devenir, en affichant clairement ses convictions et sa motivation, et en se fixant des objectifs. L’Eglise ne doit plus faire « profil bas » mais s’affirmer avec élan et enthousiasme (culture du témoignage), proposer une identité forte et attractive.
  • L’importance de la vie spirituelle : formation à la vie de prière personnelle et au développement communautaire, offre de cultes diversifiés (tous âges), participatifs (rôles des laïcs) et attractifs (musique, accueil, …), pour stimuler la fidélité et la confiance. La prédication se centre sur la vie des gens, en prise avec l’actualité, pour transmettre une Parole pertinente.
  • L’accent mis, dans la communauté, sur le lien : garder, soigner le lien, les relations courtes, le sentiment d’appartenance, et ainsi faciliter l’intégration des nouveaux et des jeunes, par l’accueil et la convivialité. Développer une culture de la joie et du plaisir, de l’écoute et de l’accompagnement, des relations amicales, de la visite, de l’ « être vrai », une vraie théologie communautaire.
  • La construction de la communauté est souvent évoquée comme indispensable : il ne s’agit pas seulement de structures efficaces, mais de savoir discerner les charismes des laïcs et déléguer des responsabilités, pour que chacun-e soit à sa place, et bien formé-e à sa tâche. C’est tout le domaine de l’engagement des laïcs et du service selon les dons. Le rôle principal de leadership est dévolu au conseil de paroisse, qui doit être fort et soudé, et savoir discerner quelle est la place de chacun. C’est dans ce cadre solidaire que s’inscrivent les ministres avec leur personnalité et leurs charismes.
  • Toujours au chapitre de la communauté, deux éléments de base apparaissent très souvent : l’accent à mettre sur les familles, (enfance et jeunesse notamment), et les groupes de maison (ou groupes de partage). Ces deux « lieux d’Eglise » sont indispensables pour soutenir la vie communautaire et le sentiment d’appartenance. Les camps-famille sont souvent des moteurs essentiels de la vie paroissiale.
  • En contrepoint à ce qui pourrait apparaître comme un recentrement sur l’interne, la plupart des interlocuteurs soulignent la nécessité de rester une Eglise ancrée dans le tissu local (village, quartier), en adéquation au contexte social et ses réalités, qu’il faut analyser de manière pertinente. Etre capable de « sortir vers… » pour répondre aux besoins des gens (pas seulement des membres de la communauté). On ne peut plus attendre que les gens viennent, il faut « aller les chercher ».
  • Plusieurs soulignent enfin que, pour se développer, les communautés locales ont besoin d’une structure ecclésiale plus souple, plus en réseau, permettant la mobilité et l’esprit d’entreprise (disposition au changement), par la liberté d’action et la délégation de compétence. On retrouve là l’idée de l’Eglise-flotille.

 

Question 2 : Quelle vision avez-vous de notre Eglise dans 20 ans ?

(Comme dit plus haut, les réponses peuvent exprimer soit le souhait ou la crainte, soit une prévision réaliste de ce qui adviendra de toute façon).

Il est plus difficile dans ce chapitre de trouver des consensus et peut-être que la coloration ecclésiale joue plus de rôle dans la vision de l’avenir (notamment en ce qui concerne une restructuration de notre Eglise).

Tout le monde est conscient que notre « socle de base » s’effrite et que nous serons moins nombreux, la question du soutien financier de l’Etat étant forcément une inconnue importante.

Il faudra donc développer une nouvelle forme d’Eglise, toujours ouverte au dialogue avec le monde et la société, toujours accueillante à tous (proximité de terrain), mais probablement plus confessante. Il s’agira donc (comme évoqué à la question 1) de revenir à l’essentiel du témoignage chrétien, dans une identité affirmée et assumée. Certains parlent à ce sujet d’un « réveil spirituel » nécessaire et d’une nouvelle « évangélisation ». Mais d’autres craignent le congrégationalisme et sont attachés au principe du « service public ».

 

A partir de là, deux visions se différencient :

  • celle, plus « presbytérienne », qui valorise la communauté locale, considère les fusions de paroisses comme dommageables (signe de repli), mais envisage la coexistence de communautés territoriales avec d’autres se regroupant plus par affinité. C’est la logique du réseau.
  • celle, plus « synodale », qui verrait bien des ensembles paroissiaux plus grands, ou plus spécifiques (cf. les lieux-phares), avec des pools de ministres pour les desservir et des événements forts pour les visibiliser. C’est une logique plus structurelle et centralisée.

Mais de manière plus commune à tous, on note le souhait de structures allégées dans l’Eglise, d’une plus grande liberté sur le terrain, en raison de la mobilité toujours plus grande des fidèles. Le rôle des laïcs sera de plus en plus prépondérant. La qualité de l’offre et le professionnalisme des acteurs sera déterminant.

Plusieurs enfin évoquent la nécessité de résoudre dans notre Eglise les tensions entre sensibilités théologiques, en ouvrant un dialogue plus clair et constructif avec celle dite « évangélique » (œcuménisme intra-protestant).

 

Question 3 : Quelle formation faudra-t-il proposer aux ministres ?

(Rappel : la question portait sur la formation pratique délivrée par l’OPF. Même si certains l’ont mentionnée comme une opportunité intéressante, je n’entre pas ici en débat sur la question de la future HET-PRO de St-Légier).

 

Le premier groupe de réponses est intéressant, car il porte sur la formation spirituelle des futurs ministres : ils auront besoin de fortifier leur foi personnelle par des temps de ressourcement, pour être mieux à même de rayonner, et de soigner leur propre développement personnel pour vivre dans la joie et la sérénité, et être au besoin capable de remise en question. Une personne a même parlé de développer la « sainteté personnelle » (= exigence du comportement), une autre souhaite que les ministres « apprennent la volonté du Christ » avant d’être des prestataires de service.

Un deuxième groupe de réponses tourne autour de la notion de leadership et de capacité de témoignage personnel, soit être en premier lieu des témoins de l’Evangile dans la militance et la clarté des positions. On souhaite des « missionnaires » plus que des assistants sociaux, dans une perspective et une connaissance de la mission de l’Eglise universelle.

La compétence théologique doit s’accompagner d’une bonne connaissance du  monde contemporain et de ses enjeux, d’une compétence d’ « analyse du terrain » pour pouvoir offrir une prédication incarnée et  pertinente.  Dans ce sens, quelqu’un soulignait l’enrichissement d’une autre formation professionnelle préalable.

 

Assez logiquement ensuite, les capacités d’écoute et d’empathie sont fortement désirées : gestion des relations humaines et des émotions, connaissances pédagogiques et psycho-sociales, écoute des besoins. On souhaite aussi des personnalités aptes à construire, former et animer la communauté, à discerner les dons, en collaboration avec les autres ministres et les responsables laïcs (travail en réseau).

La maîtrise des outils de communication actuels est évidemment requise, mais aussi la capacité de communiquer simplement dans le face à face. De même il est souhaité une attitude de souplesse et un esprit de service et de disponibilité. Il faut apprendre à travailler et accepter les contraintes (horaires par ex.) du ministère.

Le seul thème ou des divergences apparaissent (et c’est lié à la vision de l’avenir de l’Eglise, entre logique de réseau et logique de centralisation, cf. § 2), est le suivant : certains demandent qu’on forme toujours et d’abord des généralistes, capables d’être à l’aise un peu partout (ce serait la demande prioritaire des paroissiens), d’autres pensent plutôt à des formations de spécialistes, les profils de postes devant être adaptés aux compétences.

 

Question 4 : Comment venir en aide aux paroisses qui vivent des temps difficiles ?

Cette question a surpris certains interlocuteurs, comme si elle concernait d’abord les autorités de l’Eglise, et devait donc se résoudre par des mesures de réorganisation.

D’autres ont commencé par dire qu’il est toujours difficile d’aider (risque d’être mal perçu pour l’un ou jugé pour l’autre, ou manque de forces ministérielles). Il faudrait, de la part de ces communautés en difficulté, beaucoup d’humilité pour oser demander et avoir envie de vivre autre chose, et du côté des autres paroisses, beaucoup de douceur et de tendresse pour déculpabiliser.  Mais une fois le débat ouvert, on recense plusieurs idées intéressantes :

  • aider à analyser le terrain et les raisons des difficultés, pour repérer les vrais besoins et rebâtir de zéro, tout en valorisant le positif existant (diagnostic)
  • offrir un réseau de soutien (prière), de ressourcement et d’écoute mutuelle, pour lutter contre la déprime et redonner espérance (spiritualité)
  • offrir de vrais liens de fraternité, par des échanges, des visites (cultes, fêtes paroissiales), des témoignages, des partages d’expériences (solidarité)
  • proposer des collaborations ponctuelles pour relancer une activité ou un groupe : événement local, évangélisation, jeunesse, catéchisme, groupes de maison, camps-familles (action)
  • demander aux autorités de renforcer l’équipe ministérielle, même temporairement, et aux collègues de la région de manifester leur soutien et leur solidarité (appui).

 

De manière générale, l’avis est qu’il ne faut surtout pas « abandonner le terrain » (cf. regroupement de paroisses, fermeture de lieux de cultes). Au contraire il faut soutenir en priorité les plus faibles et réinventer l’utilisation régulière de tous les lieux de cultes. On parle aussi de « parrainage » d’une petite communauté par une plus grande, ou de « paroisses-associées », en reconnaissant la légitimité d’une structure légère et adaptée au lieu.

 

En résumé :

En recensant toutes mes notes prises autour de la question 1, j’ai été frappé, d’une part par le nombre de références implicites aux clés de lecture présentées en introduction (que je n’avais évidemment pas citées dans l’entretien et qui n’étaient pas forcément connues comme telles), et surtout par le fait qu’il n’y a aucune différence ou ligne de partage entre des visions à coloration évangélique, ou plus réformée classique. Les mêmes constats sont faits, à des nuances près, par tout le monde ou presque.  Ceci est très important et encourageant.

Les réponses à la question 2 sont à la fois convergentes en ce qui concerne l’avenir de l’Eglise et la nécessité de reformuler une identité spirituelle claire et affirmée, et divergentes quant à l’ecclésiologie future. Mais le consensus se refait autour de deux souhaits : l’allègement des structures de l’Eglise et l’unité entre sensibilités spirituelles différentes.

A la question 3 on a l’impression que les futurs ministres devraient savoir tout faire et être quasi parfaits (!). L’intérêt me semble être l’accent prioritaire mis sur la personnalité et la foi vécue du jeune ministre, avant les compétences techniques. Généraliste ou spécialiste, la question reste ouverte.

La question 4 permet de voir le réel souci spirituel et fraternel pour les paroisses en difficulté. Il est non seulement possible mais nécessaire de ne pas les « laisser tomber ». Ce devrait être une priorité d’Eglise.

 

2ème partie : mes propres réponses

 

Note : J’ai évidemment essayé dans l’interview de ne pas induire les réponses à partir de mes propres opinions, mais c’est parfois difficile (notamment lorsqu’on reformule une question mal comprise). Je le dis honnêtement car je me retrouve dans la plupart des réponses don- nées. Et là ou les réponses partaient dans des directions différentes j’expliciterai mes choix.

 

Question 1 : Quels sont pour vous les facteurs qui font que votre communauté se porte bien ?

Globalement je me retrouve bien dans tout ce qui a été dit et je ne vois aucune contradiction dans les différentes qualités énumérées.

Je retiendrai particulièrement la notion de lien. Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille renoncer à une recherche théologique (et donc une prédication) ou des activités de qualité, mais les paroissiens, dans le  monde et la société éclatée d’aujourd’hui, ont un besoin grandissant de liens de proximité, sans compter que la foi est d’abord lien personnel avec Dieu, avant d’être savoir théologique.

L’autre élément qui me semble particulièrement important est l’accent mis sur la famille et le groupe de maison. Pour moi, ce sont les cellules de base de toute communauté locale, qui lui donnent sa vie interne, et sans lesquelles le culte risque de n’être qu’une assemblée disparate d’individus isolés. (La famille est d’ailleurs le thème actuel de réflexion de la Cevaa, sous le titre « Famille, Evangile et Culture, dans un monde en mutation »; un séminaire sur ce thème a réuni en septembre 2016 à Sornetan des délégués de toutes les Eglises membres en Europe). Quant aux groupes de maison ils sont non seulement des lieux de prière et de partage, mais aussi les premiers lieux de l’entraide et du soutien mutuel entre paroissiens. J’aime bien donc la définition de la paroisse proposée par le « Manifeste bleu » du rassemblement réformé (R3) quand il dit qu’elle est une « communion de communautés ».

Enfin je découvre la nécessité de construire la communauté locale à partir d’une vision partagée, se traduisant ensuite dans des convictions et une militance active. Je vois bien que notre Eglise n’a pas été formée jusqu’ici dans ce sens, et que nous devrons apprendre à le faire.

 

Question 2 : Quelle vision avez-vous de notre Eglise dans 20 ans ?

Je partage bien sûr la prévision que beaucoup de choses vont changer et qu’il faudra être ouverts à ces changements, avec discernement mais aussi confiance. Quels que soient les aléas à venir, je suis convaincu que « Dieu n’abandonne pas son Eglise » et que nous ne devons pas être dans un état d’esprit de repli, mais plutôt de renouveau et d’approfondissement.

Je suis aussi assez persuadé que nous allons vers la fin de la territorialité comme principe de base du découpage des paroisses. Il y aura bien sûr toujours des communautés liées à un territoire (dans les zones rurales ou de montagne notamment), mais en ville cela aura de moins en moins de sens. D’autres types de « paroisses » rassembleront des fidèles autour d’une sensibilité ecclésiale ou d’un projet particulier (type « lieux-phares » actuels). L’important sera d’assurer le lien spirituel entre les différentes formes et éviter le communautarisme.

Nous allons donc, me semble-t-il, vers une ecclésiologie plus congrégationaliste. Ou, dit autrement, l’équilibre de notre système presbytéro-synodal tendra plutôt vers le premier pôle (alors qu’aujourd’hui il me semble qu’on cherche à renforcer le second). Par rapport aux deux variantes présentées plus haut (cf. bas de p. 5), je suis convaincu que c’est la première (logique du réseau) qui s’affirmera, dans le sens aussi de l’Eglise-flotille. Et je partage amplement la demande d’allègement des structures de l’Eglise pour favoriser l’esprit d’entreprise sur le terrain. Pour le résumer en une formule : « resserrons les liens, pas les boulons » !

Je pense enfin (cela n’a, à mon souvenir, pas été évoqué) qu’il faudra préparer et former des laïcs à être prédicateurs. Beaucoup d’autres Eglises de la Réforme connaissent ce système, et nous avons la chance de disposer de plusieurs dizaines de diplômés du Séminaire de culture théologique, tout à fait aptes à cette fonction.

 

Question 3 : Quelle formation faudra-t-il proposer aux ministres ?

Comme la majorité de mes interlocuteurs, je relève la nécessité d’une formation spirituelle et personnelle équilibrée des futurs ministres. La formation théologique est certes un préalable indispensable, mais cela ne suffit pas, ce n’est pas cela qui emporte l’adhésion des paroissiens.

Ce que j’ajouterai c’est que nous devrons passer d’une vision « fonctionnaire » à une vision « missionnaire » du ministère. Comme j’ai déjà utilisé ailleurs cette expression et que j’ai entendu des réactions, je l’explicite : le mot « fonctionnaire » n’est pas péjoratif, il désigne simplement quelqu’un qui a été formé pour offrir une prestation de qualité à un public plus ou moins large et ciblé, mais en des lieux et des horaires définis; il attend donc sa « clientèle », espérant que la publicité faite sera suffisamment attractive; c’est l’ Eglise de proposition (cf. ci-dessus, haut de p. 3). Le mot « missionnaire » (à dégager évidemment de tout son passé colonial) désigne quelqu’un qui n’attend pas pour aller à la rencontre des autres, qui est libre des contraintes d’horaire et de lieu, et qui se rend disponible pour aller vers les autres annoncer son message. C’est le ministre d’une Eglise de lien.

Pour cela la formation pratique doit mettre le plus rapidement possible les stagiaires en situation de responsabilité réelle pour les sortir de leur « zone de confort ». La formation devrait également leur donner la possibilité de s’ouvrir à la dimension universelle de l’Eglise par des stages à l’étranger,  y compris dans des zones de précarité. Quant à l’alternative : former des généralistes ou des spécialistes, j’opte résolument pour le premier terme.

 

Question 4 : Comment venir en aide aux paroisses qui vivent des temps difficiles ?

Je suis frappé du fait que, lorsque nous parlons de l’Eglise (au sens de l’EERV), on évoque immédiatement la région, le synode, le conseil synodal … mais jamais la paroisse voisine ! Or une paroisse n’est pas d’abord une circonscription administrative, reliée à l’ensemble par le haut. J’emprunte ici aussi une formule au Manifeste du R3 : « l’Eglise est une communauté de

communautés », qui doivent être solidaires entre elles. Il suffit de relire les Actes des Apôtres pour redécouvrir cette réalité. Je ne peux évidemment pas être en lien direct et régulier avec toutes les paroisses de l’EERV, mais au minimum avec celles de ma région. Et me préoccuper de ce qu’elles vivent, et donc me soucier particulièrement de celles qui vivent des difficultés. C’est dans ce sens que j’accueille avec intérêt les diverses propositions faites ci-dessus (p. 7).

Et qu’on ne vienne pas me dire qu’ « on n’a pas le temps » ! Si c’est une priorité, on prend le temps (et ce sera réciproque). On peut déjà simplement prier régulièrement les unes pour les autres (et se le dire). On peut ensuite se visiter, au moins une fois par an lors d’une fête paroissiale, comme le font les membres de chœurs  mixtes assidus aux soirées des sociétés de leur giron. Mais ces liens horizontaux (et donc hors contrôle hiérarchique) seront-ils acceptés et encouragés par les niveaux d’autorité supérieurs ?

Sur le plan stratégique de l’avenir de notre Eglise, il me paraît inquiétant de commencer par parler de diminution, fermeture, fusion, etc… donc de repli. C’est une attitude de défaite, alors que  nous proclamons une Bonne  Nouvelle qui devrait être contagieuse. Au contraire, cherchons comment « habiter » chaque lieu de culte, au moins une fois par semaine (prière, groupe biblique, etc…). Et s’il ne reste dans un village ou dans un quartier qu’un petit groupe de fidèles, laissons-lui une autonomie d’organisation suffisante, quitte à ce qu’il soit rattaché administrativement à un plus grand ensemble (église-associée), ou soit « parrainé » par une autre communauté. Dans une Eglise-flotille, peu importe la taille de chaque embarcation, l’important est que ce soit le même Souffle qui gonfle leurs voiles !

 

Deux réflexions personnelles

J’aimerais ajouter ici deux réflexions qui m’ont accompagné en arrière-fond durant toute cette recherche, et qui ne sont pas sans lien avec la thématique:

 

Qui sont les « évangéliques » ?

J’ai dit en introduction que je n’aimais pas cette étiquette qu’on colle facilement à un certain nombre de nos fidèles. J’y ressens surtout de la méfiance ou de la crainte « qu’ils n’envahissent nos communautés », ce qui n’est guère « évangélique » justement ! Je n’appartiens pas à cette sensibilité ecclésiale, mais elle a tout mon respect, comme toutes les autres d’ailleurs (liturgique, sociale, libérale, etc…), et il faut apprendre à la connaître. Pour cela il est utile de lire la notice de la p. 40 du Manifeste bleu déjà cité.

Ce que je constate (et ai vécu en remplacement dans deux paroisses ces dernières années), c’est que nous avons un certain nombre de fidèles qui ont eu un bout de parcours spirituel dans une assemblée évangélique, ou qui se reconnaissant dans ce courant. Mais s’ils sont dans notre Eglise, c’est par choix, justement parce qu’elle leur convient du point de vue théologique et ecclésiologique. Certains sont venus chez nous après une déception dans leur communauté d’origine, d’autres pour recevoir un enseignement biblique plus solide, d’autres par lien de famille… mais ils sont attachés à nos convictions et formes d’Eglise. Ce sont de vrais réformés.

En plus ils sont un fort sentiment d’appartenance communautaire et un engagement solide dans nos paroisses, ils sont donc à compter parmi nos fidèles les plus engagés. Dans un temps où le nombre de fidèles parfois se raréfie, ce n’est pas à négliger, sans compter l’aspect de générosité financière. Il ne m’étonnerait pas d’ailleurs qu’ils soient de plus en plus nombreux ces prochaines années dans nos instances synodales. Avec eux nous pouvons bâtir une Eglise théologiquement  réformée et ecclésialement professante.

J’ai retrouvé dans ma bibliothèque (et relu avec intérêt) un ouvrage de 1977 du théologien allemand Jürgen Moltmann, intitulé  « Un nouveau style de vie, le renouveau de la communauté». Dans son dernier chapitre il dit ceci : « l’avenir de la Réforme repose … sur son aile gauche, … celle dont sont issues les communautés libres dans le protestantisme. C’est là que se situe la terre encore largement inconnue et inhabitée de la communauté ».

 

L’héritage de l’Eglise libre vaudoise

Dans le même temps où je menais cette réflexion, nous avons fêté le 50ème anniversaire de la fusion des Eglises nationale et libre du canton de Vaud. J’ai assisté avec intérêt à la soirée officielle du 15 mars et lu avec bonheur le livre du professeur JP. Bastian.

Ce qui m’a frappé dans l’histoire de l’Eglise libre vaudoise, c’est qu’elle a été, pendant plus de 120 ans à la fois une Eglise réformée multitudiniste et une Eglise professante missionnaire, tout en étant fortement engagée sur le plan social, éducatif et sanitaire du canton de Vaud. Son arrière-fond spirituel et ecclésial était bien le Réveil du début du 19ème siècle, mais sa théologie est toujours restée clairement réformée, alors que sur le plan de l’ecclésiologie, elle se définissait elle-même comme un « faisceau d’églises ».

L’engagement personnel et financier était impressionnant : le nombre de membres adultes inscrits n’a jamais atteint 6000 personnes, mais celles-ci finançaient non seulement les paroisses et les pasteurs, mais encore leur faculté de théologie (la « Môme ») et la mission (l’ancêtre du DM). Certes il y avait de grandes familles fortunées, et le revers de la médaille était l’emprise de ces dynasties sur la vie de l’Eglise…

Quant à la Faculté de théologie, elle était d’un niveau académique égal à celui de la Faculté nationale, de nature résolument réformée, mais se voulait en même temps une école pastorale, avec une vie spirituelle de faculté incluant étudiants et professeurs. Aujourd’hui on peut toujours rêver !

Je cite ici JP. Bastian dans sa conclusion : « Alors que l’Eglise  réformée territoriale est en train de s’éroder, son avenir est à la minorité professante de culture multitudiniste. Aujourd’hui l’option libriste se présente d’une étonnante actualité pour la réflexion de ceux qui ne désirent tomber ni dans la secte et le fondamentalisme, ni se dissoudre dans l’apathie ».

 

Conclusion

J’ai commencé en posant la question « où sont la confiance et l’espérance » ? Je conclus en disant : arrêtons avec les cris d’alarme et bâtissons l’avenir avec notre foi en la grâce de celui qui nous a réunis en Eglise. Avançons avec légèreté et persévérance. Ne commençons pas par fermer, diminuer, supprimer… mais inventons et réinvestissons. L’avenir de l’EERV est dans un renouveau spirituel, pas dans une énième réorganisation structurelle. Soyons fiers de notre Seigneur, de notre foi et de notre Eglise.

 

Etienne Roulet, Vaulion le 24 mai 2016.

Le modèle du consensus : un changement institutionnel significatif ! Martin Hoegger

 

 

Le « Manifeste bleu » du R3 appelle les Eglises à considérer la prise de décision par consensus. Mais qu’est-ce le consensus? L’article de Martin Hoegger – « Le modèle du consensus : un changement institutionnel significatif ! » – examine comment ce modèle de prise de décision a été introduit dans le Conseil oecuménique, suite à l’expérience de quelques Eglises réformées et comment il interpelle toutes les Eglises. Il en explicite ses bases théologiques et sa théorie et pratique.

 

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Prise de décision par consensus lors d’une rencontre du COE

 

Le modèle du consensus : un changement institutionnel significatif 

La réflexion et l’expérience proposées par le Conseil oecuménique des Eglises (COE) sur le consensus sont pratiques et théologiques. Elles proviennent de situations de crise qui ont secoué cette institution, en particulier la crise avec les Eglises orthodoxes, il y a une quinzaine d’années, quand celles-ci menaçaient de la quitter.

         Ma contribution se limitera à ces aspects et n’abordera pas toutes les dimensions philosophiques et politiques de la notion de consensus. Le modèle du consensus introduit un changement significatif dans la vie institutionnelle du COE. Il interpelle maintenant toutes les Eglises. Cette nouveauté, décidée en 2005, a été mise en pratique lors de toutes les réunions du COE, que ce soient dans le cadre des comités exécutifs, des comités centraux ou encore des Assemblées, celles de Porto Allegre et de Busan auxquelles j’ai participé.

 

  1. D’où vient le modèle du consensus adopté par le COE?

 

Majoritaires parmi les membres fondateurs du COE, les Eglises protestantes avaient introduit leur manière de prendre des décisions, marquée par l’influence du parlementarisme politique. Dans l’esprit des gens, un synode protestant est en effet assimilé à un parlement, où les décisions sont prises par un vote majoritaire. Ainsi en allait-il également dans les diverses assemblées du COE.

Mais avec l’élargissement du COE aux différentes Eglises orthodoxes dans les années 60 et aux Eglises du Sud, de plus en plus de voix s’élevèrent à l’encontre de cette procédure, qui est étrangère à la manière de faire de beaucoup d’Eglises. En effet, il est difficile de demander à des orthodoxes de voter sur des questions théologiques et éthiques, et les nouvelles Eglises du Sud ont une culture plus proche du consensus que de la méthode parlementaire.

L’introduction de cette méthode est un fruit du travail de la commission spéciale réunissant les orthodoxes et les autres Eglises du COE. Commission qui a été mise sur place pour répondre à la crise de la participation orthodoxe, qui menaçait de quitter le COE lors de la dernière assemblée du COE à Harare en 1998. « Elle est la réussite la plus importante de la Commission spéciale », a dit le président du COE à Porto Alegre.

D’autre part, quelques Eglises protestantes ont introduit la démarche par consensus telles l’Eglise unie du Canada et l’Eglise en cours d’union d’Australie. Cette seconde Eglise, née d’une union de trois Eglises en 1977, se trouvait de plus en plus en porte-à-faux avec l’ancienne méthode. La participation accrue de jeunes et de personnes indigènes (aborigènes) – pour qui la démarche consensuelle fait partie de leur culture – conduisit à introduire progressivement – en l’espace de trois ans – cette nouvelle méthode.[1] Ce sont ces Eglises réformées qui ont partagé conseils, expériences et experts pour aider le COE à marcher sur une voie nouvelle.

Certaines communautés ont une expérience encore beaucoup plus ancienne. Ainsi les Quakers la pratiquent depuis 300 ans. Eden Grace, une membre de la Société religieuse des Amis, dit « Nous n’accumulons pas davantage de positions pour ou contre. Nous travaillons pour avoir une pensée commune, nous cherchons la pensée du Christ ». Cette méthode a aussi des résonances profondes avec la culture traditionnelle africaine, où la communauté joue un si grand rôle. En occident nous sommes influencés par l’individualisme: « Je pense donc je suis« . Une des conséquences est qu’on se considère d’abord comme individu. Par contraste la notion africaine d’ubuntu met l’accent sur la communauté: « Je suis une personne à travers les autres personnes« , dit un proverbe africain. Le Descartes africain dirait donc : « Je suis parce que nous sommes ».

D’autre part, depuis bien des années, la manière de travailler de Foi et Constitution est consensuelle, car on ne produit pas un texte sur l’ecclésiologie en votant de manière majoritaire. Les divers textes sur l’ecclésiologie présentés aux Assemblées de Porto Allegre (2006) et de Busan (2013) –  « Appelés à être Eglise une » et « Vers une vision commune de l’Eglise » – sont un fruit du consensus et constituent un modèle pour chercher le consensus sur d’autres points.

 

 

2. Une culture ecclésiale

 

Selon l’expérience des Eglises qui l’ont adoptée, le passage à cette méthode a pris du temps. C’est un changement de culture et de pensée, pas une simple méthode à appliquer, ni un truc. Elle nécessite donc un processus d’apprentissage et d’appropriation. Elle a un aspect à la fois intellectuel et pratique. Comme on apprend à conduire une voiture en conduisant, on apprend le consensus en le pratiquant. « Learning by doing »

Le consensus est une culture ecclésiale basée sur la conviction que nous avons à chercher la volonté de Dieu et à nous laisser conduire par l’Esprit saint, en écoutant la Parole de Dieu et les uns les autres « Chacun doit donc être prompt à écouter, mais lent à parler… » (Jacques 1,19).

Un document du COE voit six aspects à cette culture : Il s’agit (i) de chercher la volonté de Dieu, (ii) d’être disponible à l’Esprit saint, (iii) de confesser la seigneurie et la divinité du Christ, base spirituelle du COE, (iv) de reconnaître que chacun a reçu des dons de l’Esprit saint, (v) d’écouter ensemble la Parole de Dieu et enfin (vi) de vivre et d’approfondir notre communion fraternelle.

La recherche du consensus présuppose de vivre durant un conseil ou une assemblée tous ces aspects essentiels de l’expérience chrétienne et ecclésiale. Il implique davantage les personnes. Celles-ci sont invitées, dans un esprit de prière et de conversion, à approfondir leur conscience d’être membres du Corps du Christ. On le voit : c’est bien plus qu’une méthode. C’est une manière de vivre l’Eglise par laquelle s’établit un climat de confiance entre personnes, favorable à une prise de décision selon la volonté du Christ. Alors que le débat parlementaire crée une atmosphère de « pour ou contre« , ce modèle suscite une écoute et une pensée coopérante.

 

 

3. La base théologique: la métaphore du Corps.

 

Quelles sont les racines spirituelles du consensus? Parmi toutes les motivations, celle qui fait appel à l’ecclésiologie est la plus fréquente. Le consensus est un modèle qui correspond mieux à la nature profonde de l’Eglise qui est d’être une communauté de foi, à l’image de la communion trinitaire. Ses membres appartiennent au Corps du Christ et ont reçu des dons du S. Esprit. Ils cherchent à approfondir leur communion et considèrent que toutes les parties du Corps sont importantes. Un texte revient régulièrement pour fonder théologiquement le consensus, celui de 1 Cor. 12 avec la métaphore du Corps du Christ, dont les membres ont besoin les uns des autres. Le consensus veut prendre au sérieux cette image : un corps qui fonctionne bien intègre les apports de tous ses membres. Le consensus favorise la coopération plutôt que le débat contradictoire, la soumission réciproque plutôt que d’essayer d’emporter le morceau. Il prend au sérieux l’expression de la diversité, qui est constitutive de l’unité de l’Eglise; il reconnaît les racines christologique et trinitaire de l’Eglise.

Un des rares documents adoptés par l’Assemblée de Porto Alegre est une belle déclaration sur l’ecclésiologie, qui affirme l’unité et la diversité de l’Eglise:

« La Sainte Ecriture nous présente la communauté chrétienne comme le corps du Christ dont la diversité et l’interdépendance des membres sont essentielles à son intégrité. (1 Co 12,4-7) Ainsi, en tant qu’elle est peuple de Dieu, corps du Christ et temple de l’Esprit Saint, l’Eglise est appelée à manifester son unicité dans la riche diversité. »

 

Au sujet de la diversité, ce document appelle à la fois à la valoriser, mais aussi au discernement, en distinguant la diversité voulue par Dieu, des différences nées du péché. Le consensus ne signifie donc pas accepter toutes les opinions:

« Certaines … différences sont des expressions de la grâce et de la bonté de Dieu : il s’agit de les discerner dans la grâce de Dieu, avec l’aide de l’Esprit Saint. D’autres différences divisent l’Eglise; il s’agit de les surmonter par les dons de l’Esprit que sont la foi, l’espérance et l’amour, de façon que la séparation et l’exclusion n’aient pas le dernier mot. Le dessein de Dieu est de « mener les temps à l’accomplissement, réunir l’univers entier sous un seul chef » (Ep 1,10), en réconciliant les divisions entre les êtres humains ».[2]

 

4. Un modèle pour la communauté chrétienne

 

Georges Lemopoulos, secrétaire général adjoint du COE et orthodoxe, a accompagné le processus de réflexion sur le consensus. Très vite, il a découvert que le consensus n’est pas seulement un souci des orthodoxes, il peut inspirer toutes les communautés chrétiennes : « On a découvert un grand potentiel spirituel. On ne commence pas par la question : comment va-t-on prendre une décision, mais comment va-t-on construire ensemble, dans un même esprit. Ce n’est pas d’abord la décision qui compte, comme dans le modèle de confrontation (pour ou contre), mais la qualité de l’écoute, l’attention à la diversité des voix, aux nuances. En nous ouvrant les uns aux autres, le dialogue devient plus facile et plus constructif ».

Ce modèle ne devrait pas être tout à fait étranger à la tradition réformée, qui insiste sur le fait que l’autorité ne doit pas être localisée dans une personne ou un groupe de personne. Or la démarche par consensus nous conduit à vivre encore plus la diversité, à écouter davantage de voix, en particulier les minorités et celles qui sont hésitantes.          

Le but du consensus est de construire, à partir de la sagesse et du point de vue de chaque personne qui s’exprime, une pensée commune. On veut « chercher l’avis du Christ », « bien comprendre quelle est la volonté du Seigneur » (Eph. 5,17) et cela est un témoignage que les Eglises peuvent donner à notre monde déchiré. Dans cet esprit, Samuel Kobia avait précisé : « Certaines Eglises membres du COE ont déjà eu l’occasion de découvrir dans leur propre vie interne et dans leur témoignage, que prendre des décisions par consensus reflète mieux la nature de l’Eglise, telle que le Nouveau Testament la décrit… D’autres Eglises membres affirment avec force que, dans un monde marqué par tensions, conflits et guerres, le COE peut apporter un témoignage non seulement par ses programmes, mais aussi par sa façon de conduire ses affaires ».[3]

Ce que S. Kobia dit du témoignage donné par le COE peut aussi s’appliquer aux Eglises locales. Toutes peuvent apporter une culture alternative du vivre ensemble.

 

5. Résistances et voix critiques

 

Au début du projet d’introduire la procédure du consensus dans son Eglise, D. Wood se souvient des nombreuses hésitations qui l’habitaient : l’ancienne méthode a fait ses preuves, elle assurait la participation démocratique. La nouvelle méthode est complexe. Est-il possible de l’utiliser dans de grandes assemblées ? « Il a fallu que je découvre que le consensus protège encore plus les droits de chacun et que cette méthode est tout à fait opérationnelle dans de grands synodes ». Aujourd’hui elle est adoptée à tous les niveaux de décision de l’Eglise en cours d’union d’Australie (Réformée), de la paroisse à l’assemblée nationale. « Et le niveau de satisfaction est très élevé ».

Des voix critiques se sont fait aussi entendre à Porto Alegre. Elles craignent en particulier que les questions controversées soient éludées afin de ne pas troubler le consensus. Les questions urgentes ne pourraient plus être traitées. La procédure deviendrait très lourde. Une décision pourrait être bloquée par quelques personnes seulement. La voix prophétique du COE serait limitée uniquement à ce que tous ses membres pourraient dire d’un commun accord. L’évêque luthérienne Margot Kässmann, par exemple, n’est pas convaincue que l’apartheid en Afrique du sud aurait pu être résolu par le consensus. A son avis, dans certaines circonstances la controverse et des votes discordants peuvent aider à prendre une décision. D’autres, comme Eden Grace, une Quaker, estiment qu’au contraire le consensus permettra d’entendre davantage de questions difficiles, car personne n’aura peur d’être sous l’épée de Damoclès du vote majoritaire.

 

6. Les différentes formes de consensus.

 

Mais qu’est-ce le consensus ? D’ordinaire on l’identifie à l’unanimité. Mais ceci n’est qu’un cas parmi d’autres. Une opinion commune ne signifie pas nécessairement qu’il y ait unanimité. Cela peut dire que la plupart soient d’accord et que la minorité accepte qu’on aille de l’avant.

Qu’arrive-t-il quand il y a des difficultés, quand le consensus semble impossible à atteindre sur un thème controversé ? Différentes possibilités sont envisagées : (i) On peut remettre la question à plus tard dans l’assemblée, en confiant à un petit groupe le soin de l’approfondir. (ii) Le président invite à un moment de silence et de prière. (iii) Si une large majorité est d’accord sur une proposition, la minorité peut convenir qu’elle a été entendue. Elle donne son consentement même si elle ne donne pas son accord. (iv) Les différentes opinions peuvent être mentionnées dans la décision ; dans ce cas il y a consensus sur le fait qu’il n’y a …pas de consensus ! (v) Enfin l’assemblée peut arriver à se mettre d’accord sur le fait qu’aucune décision ne peut être prise ; soit on retire la proposition, soit on la renvoie à plus tard.[4]

Toutes ces « soupapes de sécurité » permettent à l’institution de ne pas être bloquée. « Qu’est ce qui est le plus important : gagner un vote majoritaire…ou chercher à répondre à un nouveau défi, même si à la fin du processus l’Eglise doit dire : le défi est si sérieux que la réponse à celui-ci doit être différée » (G. Lemopoulos)

Enfin, autre cas de figure, que faire quand il y a des questions urgentes et qu’on a peu de temps à disposition ? A ce moment il est possible de passer au vote majoritaire si 85% de l’Assemblée en décide ainsi. Mais cela devrait être l’exception. D’ailleurs le vote majoritaire continue d’être utilisé pour les élections et pour accepter le budget.

 

7 .Nécessité d’une « ascèse ».

 

Les assemblées de Porto Alegre et de Busan ont été un apprentissage. Ayant pu participer aux deux, j’ai constaté une évolution dans la qualité des débats avec cette démarche du consensus. Toutefois des limites sont aussi apparues. Surtout le manque de temps, dû à un ordre du jour trop abondant, ne permettait pas toujours un réel approfondissement. De même la longueur de certains rapports ont limité les possibilités d’un dialogue significatif.

Le COE a reconnu que le passage au processus de consensus exige des changements dans les méthodes et les processus afin de permettre au consensus de se dégager. Une « ascèse » parlementaire est donc requise si l’on désire que le modèle du consensus révèle tout son potentiel.

Les délégués à l’Assemblée de Porto Allegre ont été invités à se poser trois sortes de questions: Qu’est-ce qui m’interpelle; qu’est-ce qui me trouble; quelle est ma question? Chaque délégué doit aussi se rappeler que l’assemblée n’est pas un forum pour se mettre en valeur. Le mot d’ordre est celui de Paul: « Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes…mais nous qui portons ce trésor spirituel, nous sommes comme des vases d’argile, pour que l’on voie bien que cette puissance extraordinaire appartient à Dieu et non pas à nous. » (2 Cor. 4,5-7). Et par-dessus tout, tous ont à demeurer dans la paix du Christ et lui demander, dans une constante prière intérieure, à guider l’assemblée dans les décisions à prendre.

 

8. Donner la voix aux minorités

 

J’avais participé également à l’Assemblée du COE de Harare au Zimbabwe (1998). Les tensions étaient tellement fortes qu’on se demandait alors si le COE n’allait pas exploser. Huit ans plus tard, à Porto Allegre, j’étais curieux de voir comment comment cette procédure allait marcher. Les délégués avaient deux sortes de « cartes indicatrices ». Des oranges et des bleues. Lever une carte orange – une couleur chaude – signifie qu’on en faveur de l’opinion exprimée. La carte bleue – une couleur froide – indique qu’on est contre. Le président devait être attentif pour donner la parole aux personnes qui levaient la carte bleue. Les sujets introduits et discutés en assemblée étaient susceptibles de rencontrer un consensus. Mais sur chaque thème, on pouvait voir plusieurs cartes bleues. Il s’agissait alors d’écouter ces minorités jusqu’à ce qu’elles soient vraiment entendues. Quand il n’y avait plus de cartes bleues, le consensus était déclaré.

A Busan, lors d’un débat, il ne restait plus qu’une seule personne avec une carte bleue qui avait encore d’importantes objections. Au lieu de prendre une décision, l’Assemblée décida de renvoyer cet objet au prochain comité central ! Elle avait discerné qu’un approfondissement était encore nécessaire… Une personne sur 599 avait été prise au sérieux !… Mais il est vrai que le sujet n’était ni urgent, ni brûlant !

Dans la mesure où une décision a été prise où toutes les personnes ont pu être entendues, le consensus mobilise les délégués qui seront davantage prêts à expliquer les décisions des Assemblées à leur Eglise. Ce modèle permet à davantage de personnes d’être impliquées dans la prise de décision. Et ceci a comme fruit de donner une plus grande satisfaction. Brian Farrell, chef de la délégation catholique à Porto Allegre a résumé ainsi cette expérience : « Cette méthode a apporté un nouvel esprit de recherche. L’Assemblée a ainsi donné une place à l’expression des différences. Ensuite, elle nous a invités à aller de l’avant et à vivre avec les différences qui existent. »

 

9.Une mise en pratique lors d’un « entretien oecuménique ».

 

Thème controversé, s’il en est, entre les Eglises, – et à l’intérieur de celles-ci – la question de la sexualité a fait l’objet d’un « entretien oecuménique », à Porto Alegre. Alors que ce thème est encore tabou dans bien des contextes et que des herméneutiques différentes conduisent à des positions conflictuelles, on a pu en discuter, dans un esprit de prière et d’écoute. Un « entretien » est un espace, en dehors des assemblées plénières, où l’on peut aborder les principaux sujets qui exigent des Eglises une action commune, parce qu’ils mettent en question l’être même de l’Eglise, en divisant  les gens et en les dressant les uns contre les autres. 

J’ai participé à un tel « entretien » sur ce thème et, de l’avis de plusieurs, une telle expérience est libératrice, quand bien même les positions exprimées étaient très contrastées. L’intéressant est l’esprit de consensus qui a conduit les trois rencontres consacrées à ce sujet. Les interventions étaient courtes, plusieurs positions étaient exprimées; une réflexion sur l’image de Dieu et la sexualité comme don de Dieu a été proposée; les prises de position des Eglises ont été analysées; des histoires de vie ont été entendues en grand ou en petit groupe.  La nouveauté a été dans la manière d’en parler : en cherchant à vivre la culture du consensus. Durant trois rencontres les participants ont fait l’effort de se comprendre, d’écouter, dans le respect de la diversité. Même si les Eglises ont des perceptions très différentes et que des positions communes paraissent impossibles, un consensus semblait se dégager dans le fait qu’il est nécessaire de discuter de cette question. Et que les Eglises doivent offrir des espaces sûrs pour l’aborder.

 

10. Le consensus pour aborder la question de l’homosexualité dans l’Eglise?

 

Cette question reste une grosse pierre d’achoppement. Pas seulement entre orthodoxes et protestants dans le Conseil oecuménique, mais aussi entre Eglises du Sud et Eglises du Nord. En effets la plupart des Eglises du Sud sont plus proches des orthodoxes (et de l’Eglise catholique) que des Eglises protestantes du Nord sur cette question.

Cette question suscite également des tensions terribles à l’interne des Eglises protestantes. Léonid Kishkovsky, délégué à l’oecuménisme de l’Eglise orthodoxe américaine et président de la Conférence des Eglises américaines membres du COE pense que cela est dû au fait qu’elle a été  traitée dans le contexte d’assemblées législatives, décisionnelles. Le présupposé était qu’on pouvait débattre, voter et décider. Mais on a pris conscience que cette procédure était inopérante, parce qu’elle produisait non pas le discernement, mais la division.

« Il devint alors évident que si vous abordez le débat dans l’esprit de prendre une décision plutôt que dans celui de chercher un discernement, vous vous égarez. Cela crée des divisions radicales. Je pense qu’aujourd’hui dans les Eglises américaines, qu’elles soient protestantes ou orthodoxes, libérales ou conservatrices, la méthodologie du consensus en vue d’arriver à un discernement commence à être acceptée. La méthode doit être la discussion  et la réflexion, non pas la décision législative. Ceci est en accord avec le processus de consensus que nous voulons établir dans le COE. L’introduction du modèle du consensus vient donc d’expériences pénibles et difficiles », dit Kishkovsky.

 

 

11. Conclusion : un nouveau climat spirituel

 

Le consensus ne résout pas tout. Sur beaucoup de points, en particulier les questions délicates liées à l’ecclésiologie et l’éthique, un grand travail reste à faire. Il faudra plus de deux assemblées pour passer d’un changement de règlement à un changement de culture ecclésiale. Le modèle du consensus n’est pas une panacée. « Nous devons faire preuve de réalisme et de patience, disait le président Aram à Porto Allegre, l’éthos du Conseil ne peut changer en un clin d’œil. La question critique demeure: comment le Conseil peut-il passer d’un changement du règlement à un changement d’éthos? Toutes les Eglises membres ont un rôle déterminant  à jouer dans ce processus long et difficile ».

Toutefois, il me semble que cet « éthos » a commencé à influencer le COE. Un nouveau climat spirituel dans le COE peut se percevoir. Il permet aux personnes de continuer à se respecter; il facilite la conversation. Cette écoute mutuelle a comme fruit de construire la communion fraternelle. Elle peut conduire à établir des relations nouvelles entre personnes et Eglises et à faire de l’Eglise cette « communauté de guérison », dont le COE veut être une parabole.

En outre, il y a de bonnes raisons de discerner un début de « consensus » sur la nécessité d’utiliser le modèle du consensus pour discuter des questions éthiques et théologiques.

Des grandes Eglises protestantes aux USA, qui ont vécu des divisions internes, l’ont maintenant introduit. Le COE  pourrait alors de proposer ce modèle à d’autres Eglises. Si elles l’introduisaient, cela serait un bon indicateur de son impact sur la vie des Eglises. Et si nos Eglises réformées en Suisse romande se laissaient aussi interpeller ?

 

Martin Hoegger, 2006 et article révisé en nov 2016

[1] Une réflexion sur le consensus et son introduction dans la Uniting Church of Australia se trouve en Jill Tabart, Coming to Consensus, WCC, Genève, 2003.

[2] « Appelés à être l’Eglise une. » COE, Genève, 2006. https://www.oikoumene.org/fr/resources/documents/assembly/2006-porto-alegre/1-statements-documents-adopted/christian-unity-and-message-to-the-churches/called-to-be-the-one-church-as-adopted?set_language=fr

[3] Rapport au comité central, février 2005. Cf Walt Wiltschek, Le Consensus: « Une approche qui reflète mieux la nature de l’Eglise ». COE, 2005. https://www.oikoumene.org/fr/press-centre/news/le-consensus-une-approche-qui-reflete-mieux-la-nature-de-l-eglise

 

[4] Voici les différentes formes de consensus envisagées par les statuts de la Communauté des Eglises chrétiennes dans le Canton de Vaud. Il y a consensus dans l’un quelconque des cas suivants:

  1. Tous les participants sont d’accord (unanimité);
  2. La plupart des participants sont d’accord et ceux qui ne le sont pas estiment que la discussion a été à la fois exhaustive et équitable et que la proposition reflète l’opinion générale des membres présents; la minorité donne alors son assentiment à la proposition;
  3. Les participants reconnaissent que les opinions divergent et conviennent d’en rendre compte dans la proposition elle-même (et non seulement dans le procès-verbal)
  4. Les participants conviennent d’ajourner l’examen de la question;
  5. Les participants conviennent qu’aucune décision ne peut être prise.

Voir aussi Programme de l’Assemblée, COE, Busan, p 84ss. http://wcc2013.info/fr/resources/documents/Programme_fr.pdf