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Étiquette : Espérance

Trinité et pandémie. Des souhaits pour une sortie de crise.

La pandémie de coronavirus a fortement impacté notre monde, y compris la Suisse. Au moment où l’on commence à voir la sortie du tunnel, Antoine Schluchter, pasteur à La Vallée de Joux, se demande ce que nous pouvons [nous] souhaiter.

À l’issue du premier culte célébré après la pandémie, une petite demoiselle revient de l’école du dimanche, perdue dans ses pensées, quand soudain, elle aperçoit son cousin : des semaines qu’ils ne s’étaient pas revus. Son visage s’illumine, elle court vers lui, le soulève du sol et se met à danser : la joie des retrouvailles à l’état pur. On a envie de se dire plein de choses ; et de s’en souhaiter au moment de se quitter. Mais se souhaiter quoi ? – La santé, comme la plupart du temps ? Depuis la pandémie, il me semble qu’on formule d’autres vœux : en gros, qu’on en sorte. D’accord, mais s’en sortir pour entrer dans quoi ? Une reprise là où tout s’est arrêté ? – Pas sûr que ce soit possible, ni même souhaitable. Au Foyer Agapê durement touché par le COVID, ce n’est clairement pas possible. Les résidents qui y sont revenus ont été ravis mais ils ont vite déchanté parce que ce n’est plus comme avant, il y a beaucoup moins de liberté, de spontanéité. En y retournant faire des visites, je les ai sentis passablement déboussolés.

Dans le monde du travail, ce qu’on souhaite, c’est de se remettre à l’ouvrage. Permettre la subsistance des siens, la survie de l’entreprise. Dans les écoles, les enfants interviewés n’évoquent pas leur bonheur de refaire des maths, mais celui de la cour de récréation avec les copines, les copains. Pareil pour les jeunes dans les parcs, au bord du lac ou d’un terrain de foot. Quant aux grands-parents, il suffit de les voir couvrir de baisers leurs petits-enfants.

Besoin viscéral de renouer les liens ; et le sourire béat des petits.

Cela dit, cette crise, et c’est surprenant, voire choquant, a aussi fait des heureux tout en-haut et tout en-bas de l’échelle sociale : les milliardaires et les prisonniers. Certains ont vu leur fortune augmenter tandis que les autres ont recouvré la liberté. Une sorte de grâce imméritée, surtout pour ceux qui croupissaient derrière les barreaux. Et pour vous, et pour nous : quels souhaits de sortie de crise avoir, quels vœux échanger ? Le passage biblique phare de 2 Corinthiens 13, 13 y répond en un mot-clé : bénédiction !

La grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous.

Tel un caillou jeté dans l’eau, il provoque des cercles concentriques au nombre de trois. C’est une bénédiction divine, trinitaire et effective ; autrement dit, une bénédiction dynamique qui nous met en mouvement pour la transmettre plus loin plutôt que la garder jalousement.

1° Une bénédiction divine

Ce matin, nous méditons un verset qui inclut tous ces éléments de la bénédiction. Il est comme caramélisé de tout le suc de l’Histoire du Salut. Proposé non seulement comme parole initiale –c’est le cas dans la messe ou finale comme souvent au culte, mais en qualité de lecture biblique à part entière.   C’est le cœur battant de ce très spécifique dimanche dit de la Trinité.  Pendant 90 jours, nous avons navigué dans les temps du Carême et de Pâques. Au milieu desquels est plantée la Croix, avant de basculer vers le don de l’Esprit et, pour nouer la gerbe, nous accueillons la bénédiction du Dieu Père, Fils et Saint-Esprit.

Rétrospectivement, Dieu s’est révélé comme Créateur, comme Protecteur, comme Père ; Il s’est ensuite présenté comme Fils, être de chair, comme Sauveur dans les évangiles et enfin comme Présence, soutien, inspiration, habitation de l’Esprit en nous. Et avec lui, par lui, du Père et du Fils : « Moi et le Père, nous ferons notre demeure en lui. » On est au bout de la Révélation de Dieu et de son mode d’action dans le monde. Rien ne viendra s’y ajouter – ni message ni prophète – jusqu’à ce que Dieu soit tout en tous. Comment ne pas se souhaiter la bénédiction divine ? – Sa bénédiction, sinon rien.

2° Une bénédiction trinitaire  

Ce qui est frappant dans ce verset, c’est qu’il s’agit d’une triple bénédiction trinitaire. Avec trois souhaits portés, manifestés, réalisés chacun par une Personne de la Trinité. C’est un peu le tiercé dans le désordre, on commence par le Fils. Mais c’est voulu : « Quiconque m‘a vu a vu le Père », dit Jésus ; il le met en lumière. Pour résumer l’apport du Fils, c’est le mot grâce qui est utilisé : le Fils nous apporte la grâce, la bienveillance, la faveur divine et manifeste ainsi, dans le concret, l’amour de Dieu le Père. La grâce manifestée dans l’œuvre et dans le don du Fils révèle le caractère profond du Père : son amour. « Dieu est amour », écrira saint Jean. On peut le formuler autrement : parce que Dieu est amour, Jésus nous fait don de la grâce. Enfin, comme l’huile dans les rouages ou les antennes dans les transmissions, l’Esprit est communion, relais ; et il n’émet que des ondes positives. Et comme un bon câble, il y a trois brins dont la mise à terre si je puis dire. Par l’incarnation de Jésus, sa mise en terre et son départ vers le Père avec le don de l’Esprit.

3° Une bénédiction effective 

Une bénédiction divine, une bénédiction trinitaire, une bénédiction effective. Avec ses trois dimensions qui sont en fait les plus fondamentales de toute existence. La grâce qui répond au besoin d’un regard favorable posé sur soi. C’est ce qui constitue l’enfant, le nourrisson et ce sans quoi il sera toujours inquiet. L’amour, ce mot qu’on galvaude peut-être mais dont on ne peut pas se passer. Aimer et être aimé nous donne notre place et donne sens à nos existences. Et comme on ne peut pas vivre tout cela en se regardant dans le miroir ni non plus à travers un écran, fût-il tactile, il nous faut de la communion, du lien. C’est ce qu’on appelle une bénédiction effective, porteuse d’effets concrets dans nos vies. 

On sent bien que ces trois souhaits sont complémentaires, inséparables, fusionnels. Imbriqués les uns dans les autres avec des frontières poreuses, des apports permanents. La grâce n’est pas pensable si elle n’est pas motivée par l’amour et l’amour sonne creux comme un estagnon vide s’il ne produit pas la grâce. Et toute cette dynamique relie, connecte, met en lien, fait la différence. Voir se poser sur soi un regard favorable plutôt que critique et destructeur. Se sentir aimé plutôt que méprisé ; ou pire, objet d’indifférence. Se retrouver associé, intégré, inclus plutôt que seul, mis de côté ou écrasé. Je crois vraiment que ces trois souhaits répondent à trois des plus grands besoins humains.

Et puis, il ne s’agit pas de vœux tributaires de nos variations d’humeur ou de relations, il s’agit de la grâce de Jésus-Christ, de l’amour de Dieu et de la communion du Saint-Esprit. Une grâce pas ‘’billig’’, à bon marché : Jésus a offert sa vie. Un amour sans retenue : Dieu a donné son Fils. Et une communion qui est le choix fait par Dieu de nous relier à lui par le Saint-Esprit.

En mouvement

Nous pourrions passer encore pas mal de temps à creuser ces trois souhaits, à approfondir la nature des trois personnes de la Trinité, leur échange incessant ; et ce ne serait pas du temps perdu. Mais pour conclure, j’aimerais simplement souligner l’idée de mouvement. Dieu révélé comme Père, Fils et Esprit n’est pas statique. Aristote, le philosophe, disait qu’au-dessus de tout il y a le moteur non mû, pas dépendant d’une source d’énergie extérieure. Un peu à la manière d’une pendule Atmos. C’est terriblement statique comme vision.

Tandis que la révélation biblique nous présente un Dieu en perpétuel mouvement ; ça bouge en permanence, il y a une Histoire du Salut, des relations de Dieu avec nous. La grâce de Jésus est offerte avec dynamisme aux humains que nous sommes. L’amour de Dieu vient jusqu’à nous et nous relève. Et la communion de l’Esprit nous associe à la vie du Dieu trois fois saint.

Eh bien, frères et sœurs, notre vie chrétienne aussi est – et doit être- mouvement. Mais pas en mouvement de soi à soi, c’est la limite de la pendule Atmos. Il s’agit toujours d’un mouvement vers l’extérieur, vers le monde. Vers autrui pour lui manifester cette grâce, cet amour et cette communion. 

Dans le fond, ce que Paul souhaite aux Corinthiens pour les bénir – et vous avez entendu dans la lecture que cela résonne comme une dernière parole de sa part – eh bien, nous sommes invités à le souhaiter et à le manifester au monde, à être bénédiction pour le monde à qui Jésus a manifesté la grâce : le monde que Dieu a tant aimé, le monde mis en lien par l’Esprit.

Que se souhaiter, que souhaiter au monde ? – Une bénédiction sinon rien, une bénédiction qui vient de Dieu et se déploie par le Fils, le Père et l’Esprit. Effective pour les humains en attente de grâce, d’amour et de communion.

Alors, que Dieu vous bénisse :

Le Père dont l’amour est sans limites.

Le Fils dont la grâce est surabondante.

Le Saint-Esprit dont la communion est parfaite, amen.

Marqueurs d’espérance

Pouvoir donner un sens à sa souffrance est capital ! C’est ce que proposent Alain Décoppet et Marie-Antoinette Norwich dans cette magnifique méditation à deux voix.

C’est une très grande joie pour la MEB (Mission Evangélique Braille) de présenter, ici, dans le chœur de cette cathédrale, les 44 gros volumes composant la Traduction Œcuménique de la Bible en braille. Les aveugles lisant le braille vont pouvoir désormais accéder à l’ensemble de cette Bible. Pour ceux qui ne savent pas le braille, une version audio est en préparation : le Nouveau Testament est disponible, l’Ancien est en cours. Qu’est-ce qui nous pousse à ce grand effort à la fois financier et humain pour que les aveugles puissent accéder à la Bible ? C’est que nous avons la conviction que la Bible permet aux aveugles d’entendre une Parole de Dieu qui donne un sens à leur vie, leur révèle qui est Dieu et par là leur permet de se situer et de trouver leur place par rapport à Dieu et aux autres hommes.

Pouvoir donner un sens à sa souffrance est capital : c’est ce que le prophète Jérémie a fait pour son peuple :

311 En ce temps-là — oracle du SEIGNEUR —, je deviendrai Dieu pour toutes les familles d’Israël, et elles, elles deviendront un peuple pour moi.

2Ainsi parle le SEIGNEUR :
Dans le désert, le peuple qui a échappé au glaive gagne ma faveur.
Israël va vers son rajeunissement.

3 De loin, le SEIGNEUR m’est apparu:
Je t’aime d’un amour d’éternité,
aussi, c’est par amitié que je t’attire à moi.

4 De nouveau, je veux te bâtir,
et tu seras bâtie, vierge Israël.
De nouveau, parée de tes tambourins,
tu mèneras la ronde des gens en fête.
5 De nouveau, tu planteras des vergers
sur les monts de Samarie ;
ceux qui auront planté feront la récolte.

6 Il est fixé, le jour où les gardiens crieront
sur la montagne d’Éphraïm:
Debout ! montons à Sion,
vers le SEIGNEUR notre Dieu.

7 Ainsi parle le SEIGNEUR:
Acclamez Jacob, dans la joie,
réservez un accueil délirant
à celui qui est le chef des nations !
Clamez, jubilez, dites :
Le SEIGNEUR délivre son peuple,
le reste d’Israël.

8 Je vais les amener du pays du nord,
les rassembler du bout du monde.
Parmi eux, des aveugles, des impotents,
des femmes enceintes et des femmes en couches,
ils reviennent ici, foule immense.

9 Ils arrivent tout en pleurs,
ils crient : « Grâce ! » et je les pousse :
je les dirige vers des vallées bien arrosées
par un chemin uni où ils ne trébuchent pas.
Oui, je deviens un père pour Israël,
Éphraïm est mon fils aîné. Jérémie 31. 1-9

 Ces versets font partie de ce qu’on appelle le livre de la Consolation qui comprend les chapitres 30 à 33 de Jérémie. Ils ont été proclamés dans l’une des périodes les plus sombres de l’histoire d’Israël : nous sommes entre les années 588 et 586 avant Jésus-Christ ; le roi de Babylone a envahi le royaume de Juda, Jérusalem est assiégée. Pendant des années, Jérémie avait averti ses concitoyens que s’ils ne revenaient pas à Dieu, cette catastrophe allait arriver. Maintenant il sait que la ville sera prise, ses habitants massacrés ou emmenés en captivité en exil… Mais là, dans ces moments très sombres, lui qui avait tout le temps annoncé la venue du malheur, transmet maintenant de la part de Dieu un message d’encouragement et d’espérance.

Certes, le peuple d’Israël va subir les conséquences de son refus de revenir à Dieu ; les versets précédant notre passage (Jr 30.23-24), parlent d’une tempête qui va s’abattre sur Juda, mais le prophète voit aussi le jour où « le peuple qui a échappé au glaive » reviendra de Babylone à Sion. Dieu va lui faire grâce, lui pardonner. Ce n’est donc pas qu’un retour physique vers la terre des ancêtres, mais un retour vers Dieu : « Montons à Sion, vers le SEIGNEUR notre Dieu » (Jr 31.6). Dieu ouvre ainsi un accès à sa présence à tous ceux qui reviendront. Et ce qui est extraordinaire, c’est que parmi tous ceux qui reviennent, Jérémie voit des aveugles, des impotents, des femmes enceintes, des femmes en couche. Que viennent faire ces aveugles, tous ces gens handicapés, fragiles ou fragilisés, tous ces laissés pour comptes… dans cette foule immense qui rentre de Babylone à Juda. 

Ce sont des marqueurs d’espérance. En médecine, un marqueur est une caractéristique dont la présence est signe de l’existence, par exemple, d’un gène donné. Ici, la présence de ces aveugles et autres personnes fragiles est la preuve qu’il y a de l’espérance. En effet, pour rentrer de Babylone en Israël, il y avait un long trajet à parcourir, le terrible désert de Syrie à traverser. Pour se lancer sur ce chemin de retour, il fallait la conviction que l’effort en valait la peine et que c’était possible. Les aveugles qui s’y lançaient était des signes d’espérance pour les autres. Je crois que dans la Bible, les aveugles sont des marqueurs d’espérance, car si eux qui ont de la peine, se lancent dans une action, c’est le signe que c’est possible pour les autres. Dans le récit de la prise de Jérusalem par David (2 Sa 5.6-9), alors que le roi assiège la ville, de l’intérieur, les habitants de Jérusalem lui envoient ce message : « Tu n’entreras ici qu’en écartant les aveugles et les boiteux ». Comment comprendre ce texte ? Plusieurs interprétations sont possibles, mais celle de la TOB, citée ici, laisse entendre que toute la population est bien motivée, tout entière mobilisée contre David, y compris les aveugles, et qu’il lui faudra les écarter pour entrer dans la ville. Ici, comme dans notre passage de Jérémie, ils ont compris qu’il y avait un enjeu important et que cela valait la peine de s’y engager. Jérémie annonce en effet une nouvelle alliance, un peu plus loin dans ce chapitre (Jr 31.31-34), mais cela est déjà clairement annoncé dans la formule d’alliance qu’on trouve au début de ce chapitre : « En ce temps-là, je serai le Dieu de toutes les familles d’Israël, et eux seront mon peuple » (Jé 31.1). 

Dans cette nouvelle alliance, les aveugles et autres handicapés auront un accès direct à Dieu. Dans l’ancienne alliance, la Torah protégeait certes les handicapés contre ceux qui auraient voulu profiter de leur handicap pour les berner, mais elle leur interdisait d’être prêtre, donc de s’approcher de Dieu. Dans la nouvelle alliance, l’accès à Dieu leur est ouvert : Jésus est bien dans cette ligne en racontant la parabole des invités aux festins lue tout à l’heure (Lc 14.16-24). Et dans le récit de l’entrée de Jésus à Jérusalem, tel qu’il nous est raconté par Matthieu (21.1-15), les aveugles et les boiteux sont entrés dans le temple, lieu de la présence de Dieu, avec les enfants qui criaient « Hosanna ! »

Dans les siècles passés, l’Église a été souvent un précurseur pour aider les aveugles et leur faire la charité, et il ne faudrait pas oublier cela, car ce fut un progrès pour les personnes handicapées ou fragilisées. Il n’y a qu’à aller dans des pays où l’Évangile n’a pas marqué la culture comme chez nous, pour voir le sort qui leur est réservé… Mais les aveugles ont fréquemment reproché aux chrétiens que cette manière de leur faire la charité était souvent humiliante. Saint Vincent de Paul était très conscient de ce problème, quand, instruisant ses filles de la charité, il leur disait : « Les pauvres à qui vous faites la charité, aimez-les tellement qu’ils vous pardonnent la charité que vous leur faites ».

Mais Jésus va plus loin : en leur ouvrant les portes du temple, il leur donne un accès direct au service de Dieu. Si l’Église sait généralement assez bien prendre soin des aveugles, en revanche, elle a assez de peine à leur faire une place dans le service de Dieu. Bien sûr, les contraintes budgétaires auxquelles elles sont confrontées ne les encouragent pas dans ce sens. Mais je crois qu’elles se privent ainsi de richesses que le Seigneur aimerait leur donner. Un ami m’a raconté avoir connu, dans les années 1950, un responsable provincial de l’ordre des Carmes qui avait eu un AVC et était diminué dans sa capacité de travail. Mais ses frères l’avaient quand même choisi comme provincial parce que c’était un homme de prière et doué d’une grande sagesse et d’un grand discernement spirituel. A leurs yeux, cela valait plus que des compétences techniques. Heureuse l’Église qui sait, comme le Seigneur, regarder au cœur et ne s’arrête pas à ce qui frappe les yeux (1 S 16.7).

La force des handicapés et des fragilisés est qu’ils apprennent à compter sur le Seigneur pour vivre leur vie chrétienne. Ce n’est pas qu’ils soient plus saints que les valides, mais ils y sont en quelque sorte contraints. Leur handicap devient une force, un atout. « Heureux les fêlés, car ils laissent passés la lumière » dit avec humour une béatitude moderne… mais ça fait réfléchir !…

Quand un handicapé frappe à la porte d’une Église, cela n’est pas si simple, cela peut poser des problèmes, demander de l’imagination. De l’imagination, il en a fallu à la Communauté de Saint-Loup, quand, il y a quelques dizaines d’années, Sœur Violette, une diaconesse infirmière, a commencé à perdre la vue. Je l’ai connue au début de mon ministère, il y a bientôt quarante ans. Sa cécité ne lui permettait plus de travailler comme infirmière, alors la communauté lui a confié l’aumônerie des malades. Elle les visitait au chevet de leur lit, les écoutait et leur apportait une parole de réconfort. Je l’entends encore raconter que son handicap visuel était devenu un atout entre les mains de son Seigneur. « En effet, disait-elle en substance, quand je rencontre un malade, je ne peux pas le juger ou le cataloguer d’un regard. Il ne se sent pas enfermé dans mon regard et ose se confier plus librement… »

Je vais maintenant laisser la place à Marie-Antoinette Lorwich, malvoyante, qui est aumônière de rue à Payerne et à Moudon au service de l’Église catholique. Elle vous dira comment son handicap est un atout entre les mains de son Seigneur pour le service des marginaux et des gens de la rue…

Alain Décoppet

Perdre la vue, c’est perdre ses repères. On devient comme les exilés de Jérémie qui sont mis à l’écart, en marge de la société. On se sent fragiles et vulnérables, et on commence à se poser un certain nombre de questions. Que vais-je devenir ? Que vais-je faire à l’avenir ? Mes interrogations étaient surtout professionnelles. Je travaillais dans une banque et ne pouvais plus exercer ma profession. Je me suis donc tournée vers des métiers qui pouvaient être exécutés par des malvoyants ou aveugles, puisque c’est ainsi que mon avenir se dessinait. Mais, pendant que je cherchais un métier, c’est une vocation que j’ai trouvée. Dieu m’a rejointe et m’a appelée à travailler auprès des plus pauvres, des plus fragiles.

Je ne serai jamais assez reconnaissante à l’Église Catholique du Canton de Vaud de m’avoir ouvert les portes et accueillie avec mon handicap. Je ne sais pas si c’est du courage ou de l’audace qu’ils ont eu, car je ne vois qu’à 10 % ; mais ils ont entendu mon appel à travailler dans la rue auprès de personnes souffrant de dépendances, telles que l’alcoolisme ou la toxicomanie, ou de maladies psychiques. On y rencontre aussi un grand nombre de personnes seules à la recherche de liens. Je ne développerai pas ici ce que j’ai mis en place pour aller à la rencontre de ces personnes, car lorsque je me rends à la gare, je ne fais aucune différence entre un passager CFF et une personne en fragilité. Aujourd’hui, ce n’est pas moi qui les cherche, c’est eux qui me trouvent et me reconnaissent.

Je crois profondément que nous, les handicapés de la vue (malvoyants ou aveugles), avons une grande force, si en plus nous sommes croyants : c’est celle de pouvoir voir avec les yeux du cœur, les yeux de Dieu :

  • Les yeux qui ne jugent pas
  • Les yeux qui aiment sans condition
  • Les yeux de Miséricorde qui savent que Dieu a déjà tout pardonné

Pour voir de cette manière, il faut oser se laisser regarder par Dieu et transformer par son Amour. Ainsi, quand on s’approche de ces personnes avec ces yeux-là, une grande confiance s’installe entre nous. La confiance est le moteur de l’espérance, et lorsque celle-ci est présente, tout peut ressusciter ! Comme l’a dit St-Luc, l’envie de se rendre au festin revient. Le désir, le sens de la vie, de nouveaux projets peuvent naître. C’est une grande joie de pouvoir accompagner toutes ces personnes que Dieu met sur ma route et avec lesquelles je noue de vraies relations fraternelles.

Je terminerai en citant St-Exupéry qui avait écrit : « On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ». Aujourd’hui, j’ai deux essentiels dans ma vie : celui de voir avec les yeux de Dieu et celui d’écouter la voix/voie du Seigneur.

Marie-Antoinette Norwich

CECCV – Célébration de dédicace de la TOB 2010 en braille

Cathédrale de Lausanne – 3 juin 2018

Espérer pour notre Eglise: prédication de Gérard Pella au congrès des Attestants

Espérer pour notre Eglise

 

« Espérer pour notre Eglise », tel est le thème de cette journée. J’en déduis que vous êtes venus à ce deuxième Forum des Attestants pour nourrir votre espérance. Alors quoi de mieux qu’une pêche miraculeuse pour nourrir l’espérance ?

 

1Or, un jour, la foule se serrait contre lui à l’écoute de la parole de Dieu ; il se tenait au bord du lac de Gennésareth. 

2Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ; les pêcheurs qui en étaient descendus lavaient leurs filets. 

3Il monta dans l’une des barques, qui appartenait à Simon, et demanda à celui-ci de quitter le rivage et d’avancer un peu ; puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules. 

4Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour attraper du poisson. » 

5Simon répondit : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. » 

6Ils le firent et capturèrent une grande quantité de poissons ; leurs filets se déchiraient. 

7Ils firent signe à leurs camarades de l’autre barque de venir les aider ; ceux-ci vinrent et ils remplirent les deux barques au point qu’elles enfonçaient. 

8A cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus en disant : « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un coupable. » 

9C’est que l’effroi l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu’ils avaient pris ; 

10de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui étaient les compagnons de Simon. Jésus dit à Simon : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu auras à capturer. » 

11Ramenant alors les barques à terre, laissant tout, ils le suivirent.

Luc 5, 1-11, TOB.

 

Commençons par un brin d’imagination : vous parvenez à les imaginer, ces pêcheurs fatigués ? Toute une nuit au boulot sans rien prendre… J’imagine leurs réactions avant l’arrivée de Jésus :

* Certains se posent sérieusement la question d’arrêter la pêche : ils sont désabusés.

« On pourrait organiser des croisières, des thés-dansants ou des mariages sur nos barques… On pourrait créer une amicale des pêcheurs, rester entre nous à papoter plutôt que de s’éreinter pour trois fois rien… »

** D’autres sont plus combattifs : ils veulent continuer à pêcher et ils recherchent d’autres approches.

« Les conditions ont tellement changé qu’il faut s’adapter, changer de bateau, moderniser les filets, sortir de jour comme de nuit… »

*** « Pas du tout ! » disent les troisièmes. « Il faut simplement tenir bon. Cela fait des siècles qu’on pêche ainsi ; il n’y a pas de raison de changer. C’est juste un mauvais moment à traverser. »

 

Désabusés… activistes… ou conservateurs… je ne vois pas beaucoup d’espérance dans ces trois attitudes. Je me tourne alors résolument vers l’Evangile.

 

Verset 3 : Jésus monta dans l’une des barques, qui appartenait à Simon, et demanda à celui-ci de quitter le rivage et d’avancer un peu ; puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules. 

Jésus veut se servir de notre petite barque pour enseigner les foules. C’est génial ! C’est le socle de notre espérance pour l’Eglise : le choix de Jésus.

« Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; c’est moi qui vous ai choisis et institués pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure » (Jean 15,16).

C’est le choix de Jésus qui donne sens à toute notre action : il veut parler aux foules à partir de nos barques.

 

Le choix de Jésus est notre première raison d’espérer.

La deuxième, c’est la présence de Jésus dans la barque.

Là encore, c’est génial !

C’est tellement beau, tellement simple… tellement banal, diront certains :

« Jésus est dans la barque de l’Eglise depuis toujours. Ce n’est pas très original… »

 

Qu’en pensez-vous ?

Est-ce que Jésus est toujours dans la barque ?

Est-ce que Jésus est toujours accueilli – vraiment ?

Vous allez peut-être me trouver trop piétiste : combien vivons-nous de rencontres et de réunions sans qu’on prenne le temps d’accueillir Jésus ?

C’est à une Eglise que Jésus dit : « Je me tiens à la porte et je frappe… » (Ap 3,20). Comment se fait-il que Jésus puisse être derrière la porte d’une Eglise, c’est-à-dire dehors – hors de la barque, dans notre métaphore ?

Frères et sœurs, ne prenons jamais la présence de Jésus pour acquise.

Désirons. Accueillons. Célébrons comme une grâce magnifique la présence de Jésus.

 

Le choix de Jésus.

La présence de Jésus.

La parole de Jésus est notre troisième raison d’espérer.

 

Fin du verset 3 : de la barque, il enseignait les foules. 

Verset 4 : Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour attraper du poisson. » 

J’entends là deux types de paroles : Quand il eut fini de parler, sous-entendu : à la foule, il dit à Simon.

Il y a la parole adressée à tous, la Parole de Dieu, nous dit Luc au début de ce récit (v.1) et il y a la parole adressée à Simon, un appel spécifique : Avance en eau profonde !

 

Ces deux types de paroles de Jésus me semblent essentiels pour nourrir notre espérance. Tous, nous pouvons savourer l’Evangile, respecter la Parole de Dieu, transmettre son message avec joie, confiance, espérance. Ce n’est pas à vous, les Attestants, qu’il faut rappeler l’importance du Sola Scriptura et la nécessité d’enraciner notre théologie, notre spiritualité et notre action dans les Ecritures.

Jésus nous parle par la Bible, oui ! Jésus parle aussi, parfois, de manière très spécifique, à l’un ou l’autre de ses serviteurs :

« Avance en eau profonde… » même si l’eau profonde n’est pas rassurante pour un fils d’Israël, même si Pierre a déjà essayé toute la nuit sans rien prendre. La parole de Jésus vient ouvrir un nouveau chemin et permettre une pêche inespérée.

J’insiste aujourd’hui sur cet appel spécifique de Jésus parce qu’il nous libère de deux impasses :

– le mimétisme d’abord : qui de vous n’a pas essayé de reproduire dans sa paroisse ce qui a bien marché en Corée, en Amérique ou en Angleterre ?

En général, ça ne marche pas ! Pas chez moi, en tout cas ! Ce que Jésus a donné à Simon n’est pas forcément transmissible à tous les bateaux de pêche…

– l’appel spécifique de Jésus nous libère aussi du conservatisme : « on a toujours fait comme ça… » Oui ! Mais Jésus peut inspirer une nouvelle façon de faire. Et c’est fantastique de voir les fruits que peut porter un appel de Jésus quand il est mis en œuvre par un-e de ses disciples. Il y a là une espérance fantastique pour l’Eglise ; quand Jésus parle et que quelqu’un s’avance en territoire inconnu.

 

Il y a des exemples célèbres comme Martin Luther King ou Mère Teresa.

D’autres un peu moins célèbres

comme Enzo Bianchi et la communauté de Bose au nord de l’Italie,

comme Jossy Chacko et la création de milliers de petites Eglises au nord de l’Inde.

D’après le livre « Car Dieu a tant aimé les musulmans », on assiste en ce moment à des conversions bouleversantes parmi les musulmans en Afrique et en Asie. Une pêche véritablement miraculeuse !

 

Tout près de nous, je vois des signes d’espérance dans des paroisses comme Le Marais, La Vallée-de-Joux ou Corsier-Corseaux mais il y en a certainement beaucoup d’autres que je ne connais pas.

Je vois également un signe d’espérance dans la création d’une Haute-Ecole de Théologie en Suisse romande.

Oui, la parole de Jésus peut vraiment susciter du neuf aujourd’hui encore.

 

Est-ce que Jésus peut aussi, par son Esprit, faire quelque chose pour nos anciennes Eglises ?

 

Pour exprimer mon espérance, je vous ai apporté ces deux morceaux de bois.

Depuis avril 2016, nous habitons, Damaris et moi, à 800 mètres d’altitude, dans une maison qui se chauffe au bois. Ces dernières semaines, la température est descendue jusqu’à 11 degrés en dessous de zéro. Vous imaginez l’importance du feu !

Le problème avec le feu de bois, c’est qu’il suffit de s’absenter quelques heures pour qu’il s’éteigne. Quand je rentre, je me retrouve devant un tas de cendres. Mais il suffit de quelques braises sous la cendre – et d’un souffle généreux quand j’ouvre tout grand le tirage – pour que le feu se communique aux nouvelles bûches.

Nos paroisses ressemblent parfois à un feu éteint mais, sous la cendre, il suffirait… il suffira… de quelques braises ardentes pour que le Souffle du Seigneur puisse ranimer le feu.

Serez-vous l’une de ces braises ? Ardentes malgré l’attente…

« Quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » (Luc 18,8).

Gérard Pella, Attalens,

pour le Forum des Attestants, à Paris le 28 janvier 2017.