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Étiquette : réfugiés

Au-devant des fugitifs

Le troisième dimanche de juin est, sur le plan international, le dimanche des réfugiés. Antoine Schluchter, pasteur à La Vallée-de-Joux, nous offre ici une prédication pour élargir l’espace de notre regard et de nos cœurs.

Chaque année, le dimanche des réfugiés est vraiment une bénédiction. C’est l’occasion d’élargir les piquets de nos tentes pour avoir un regard plus circulaire, d’élargir l’espace intérieur nos cœurs pour y faire place à celles et ceux qui ont dû fuir. En 2022, cela a concerné 281 millions de personnes, ce qui correspond au nombre d’habitants cumulés de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne, de la France et de l’Italie. Il y a eu 23 millions de réfugiés de plus qu’en 2017, ce qui fait une augmentation annuelle de 4,6 millions sur les cinq dernières années. C’est-à-dire à chaque fois un peu plus de la moitié de notre population. Voilà une réalité abrupte qui nous décentre de notre horizon habituel. Une réalité dont témoigne la bible tant elle a affecté le peuple élu au cours des siècles. Ainsi, le Deutéronome dit de Jacob : « Notre père, cet araméen errant » (26.5). Car au fin fond, la bible dit le projet de Dieu dans le monde tumultueux des hommes. Elle nous invite à être matelots au cœur des tempêtes, à les affronter et non à les esquiver sur le frêle esquif de nos petites personnes. C’est ce que nous allons aborder à partir de notre série de lectures bibliques avec quatre adjectifs pour guides.

Proactifs 

La personne proactive va au-devant des situations, elle n’attend pas passivement. Le thème de cette année est :« Rapprocher les fugitifs et les bénévoles ». Ce terme de fugitif a eu l’effet d’un uppercut en plein estomac, il m’a coupé le souffle. J’ai ouvert une concordance au mot « fugitif », il a droit à quelques versets. Dont ce passage très interpelant du livre d’Esaïe :

« Vous qui habitez à Téma, allez à la rencontre de ceux qui meurent de soif, apportez-leur de l’eau ; allez au-devant des fugitifs, apportez-leur de quoi manger. Car ils ont fui devant l’épée, devant l’épée que rien ne retient, devant l’arc tendu contre eux, devant la pression du combat. »

Sur une dizaine de chapitres, Esaïe adresse des messages aux contrées avoisinantes qui se terminent par une annonce de la destruction de la terre, façon grand effondrement. Dans notre passage, il s’agit d’un message à l’Arabie, c’est-à-dire le pays de la steppe que traversent des fugitifs –comment ne pas penser au drame des migrants subsahariens ? Le message est on ne peut plus clair, je résume : « aidez-les en chemin ». Des bénévoles avant la lettre, dans le sens le plus profond du terme : des gens qui veulent le bien d’autrui (de benevolens, voulant le bien). Et ils sont proactifs : « allez à leur rencontre, allez au-devant des fugitifs ». Plutôt que d’attendre que ça se passe ou de dire qu’on ne peut rien y faire. Proactifs en aidant des migrants qui traversent les Alpes dans le froid ou des gens de chez nous, fugitifs de bien d’autres malheurs. Avant-hier encore, une petite dame fuyant le deuil et une vie compliquée m’a téléphoné comme régulièrement et on prend un moment, on va au cimetière, on boit un café. Et là, elle m’a demandé une bible : une autre soif apparaît, une faim d’autre chose.  Être proactifs plutôt que passifs envers les assoiffés qui traversent nos contrées.

Préparés 

Car il se pourrait bien qu’un jour, nous soyons des fugitifs à notre tour, passant de spectateurs à premiers concernés, et je ne pense pas que nous y sommes préparés. Victimes, par exemple, de persécution religieuse : « Fuyez dans une autre ville. » Ou de cette mystérieuse « abomination de la désolation » dans les derniers temps. Alors, il n’est tout simplement plus question de rester, tout notre univers bien échafaudé s’écroule d’un coup. Il n’est même plus question d’aller récupérer notre essentiel, juste de fuir et de prier pour que les conditions de la fuite ne soient pas trop dures. Femme enceinte, hiver rude, temps du repos : tout cela, les migrants l’expérimentent. Je repense à un jeune érythréen qui a juste eu le temps de sauter par la fenêtre. Deux ans de voyage atroce, et qu’est-ce qu’il a prié, qu’est-ce qu’il a gardé confiance ! Être proactifs pour aller vers les réfugiés, mais aussi pour être préparés à le devenir.

Rassurants 

Nous nous sommes arrêtés sur la conditions des fugitifs et l’appel à les aider lancé par Esaïe

Nous avons entendu, dans la bouche de Jésus, que nous pourrions le devenir à notre tour. Les passages lus dans les Nombres et le Deutéronome évoquent, eux, l’étape de l’arrivée. Pour ce dimanche des Réfugiés, c’est d’ailleurs le premier mot qui m’était venu : refuge. Avec ces exemples impressionnants de villes-refuge pour les meurtriers involontaires. J’y vois un écho aux conditions de sécurité tellement indispensables aux fugitifs. C’est touchant, cette mise en place de villes dédiées à leur accueil dans l’infrastructure. Il y en avait six parmi les quarante-huit réservées aux Lévites ; cela faisait donc partie du service de Dieu. Trouver, après avoir fui et tout enduré, un lieu sécure, de la chaleur, un espace de paix. Ce qui frappe le plus les Ukrainiens arrivant ici, c’est le calme, l’absence de sirènes. Comme des oasis dans le désert de l’existence. Et ces espaces qui permettent de rassurer sont nécessaires à beaucoup de catégories. D’ailleurs, que de fois nous lisons dans les Écritures : « Soyez sans crainte ». Être rassurants en offrant des communautés-refuge, de la sécurité aux déplacés. 

Bénissants

Nous avons cheminé avec les fugitifs assoiffés, traversant le désert en étant invités à être proactifs. Nous avons entendu que ce pourrait être un jour notre condition en étant invités à y être préparés. Nous avons été invités à leur ouvrir des espaces sécurisés pour les rassurer. Mais peut-on sans autre sauter de fugitif à refuge, réfugié ? Est-ce correct de faire ce type de lien ? – On comprend bien l’importance de trouver refuge pour un fugitif. Mais cela va encore plus loin : ces deux mots ont la même étymologie. Fugitif et refuge proviennent de la même racine. Le fugitif est celui qui fuit un danger, une menace ; le réfugié est celui qui, littéralement, fuit en rebroussant chemin, il quitte l’état de fuite. Il est un fugitif qui marche à reculons jusqu’à un abri sécure. Le refuge stable représente l’état inverse de la fuite éperdue.

Nous avons des refuges dans nos forêts et beaucoup ont servi pendant la Deuxième Guerre.

Il y a eu le temps du Refuge dans notre pays pour les protestants persécutés au 17èmesiècle. C’est bienfaisant comme les oasis au milieu du désert de l’existence. Mais ce n’est pas fait pour durer, s’établir ; ce n’est pas une vie. La vie, la vraie, c’est une existence sans menace permanente. C’est… des espaces ouverts, de la paix, de la lumière, de la plénitude. Quel plus beau signe de sécurité qu’une porte ouverte de maison, de ville même ? On le sait dans notre pays où, de nos jours encore, bien des maisons ne sont pas fermées à clé. En cinglant contraste avec les villes ou les résidences sécurisées en tant d’endroits du monde. Eh bien, en toute fin de bible, il est dit de la Cité de Dieu (quelle vision !):

« Les portes de la ville resteront ouvertes pendant toute la journée ; et même, elles ne seront jamais fermées, car là il n’y aura plus de nuit. »

Plus de nuit menaçante au cœur des déserts et des errances sans fin des fugitifs ni des témoins de l’évangile obligés de fuir et dont les rangs, eux aussi, ne cessent de grossir. Des espaces ouverts : plus de murs infranchissables, plus de barques repoussées. Même plus de villes-refuge, plus besoin d’oasis, il n’y aura plus ni nuit ni désert. Le fleuve de la vie sera dans la ville, la source d’eau vive jaillira pour l’éternité. Et on ne trouvera plus aucune trace des impies et des malfaisants.

Alors frères et sœurs, jusqu’à ce que se réalise cette promesse dans toute son envergure, soyons proactifs auprès des réfugiés de toute sorte, traversant les déserts de l’existence ; cela sous-entend d’aller auprès d’eux. Soyons préparés à tout perdre pour le témoignage comme tant d’autres autour de nous ; cela sous-entend de lâcher nos sécurités. Soyons rassurants pour celles et ceux qui ont besoin d’un refuge ; cela sous-entend de leur ouvrir nos bras, nos cœurs, nos espaces. Et soyons bénissants jusqu’à ce que toutes et tous, chacune et chacun, nous vivions dans la plénitude de la présence divine là où il n’y a plus ni nuit ni cri ni de porte fermée.

LECTURES BIBLIQUES

Dans l’ordre des quatre points de la prédication.

Proactifs : Esaïe 21.13-15 

Préparés : Matthieu 10.22-23 + 24.16-22

Rassurants : Nombres 35.6-8 + Deutéronome 4.41-43

Bénissants : Apocalypse 21.25-27

Dimanche 11 juin 2023 

Le goût inimitable de la crêpe évangélique

Cette prédication d’Antoine Schluchter a été donnée pour le dimanche des Réfugiés. Elle se présente comme un menu avec une entrée, un plat principal et un dessert. L’Evangile nous retourne comme une crêpe, dit Antoine ! Alors ouvrons nos yeux, nos coeurs, nos mains…

Durant le confinement, de nombreux établissements ont proposé des plats à l’emporter allant du menu du boucher à la pizza, en passant par le hamburger de fin de semaine, et j’en passe. Pareil, ce matin, avec l’évangile qui nous propose un menu complet : en entrée, deux miracles ; en plat principal, un envoi en mission. Et en dessert, sobre et digestif, un verre d’eau.

Ce matin, l’évangile vient apaiser nos faims et nos soifs, mais pas comme un banquet sur invitation. Ou alors, une invitation à la sauce évangélique. En allant chercher les gens sur les places, les chemins de traverse, vu que les hôtes habituels ne semblent guère intéressés. C’est le risque de trop-plein qui nous guette, on prend juste deux chips, une toute petite portion et un café. Ou alors, on arrive le ventre, le cœur, l’esprit pleins de tellement de choses.

Ce peut être de de nos problèmes à nous, ainsi qu’à d’autres qui viennent occuper tout l’espace tandis que ceux qui stagnent sur les places ou errent dans les chemins de traverse ont le ventre creux, le cœur lourd et l’esprit aux abois. Il y en a même, on pense à eux aujourd’hui, qui boivent la tasse, qui se noient littéralement.

Ce matin, l’évangile nous retourne comme une crêpe. Car, en effet, ce ne sont pas les serviteurs du roi qui partent à la recherche des invités, mais les invités qui frappent à nos portes ; et cela trouve aussi un écho biblique fort : l’hôtellerie de Bethléem, l’image-choc des violents qui s’emparent du royaume ; le royaume est comme forcé, dit Jésus ; c’est exactement cela.

Aveugle et muet : le réfugié

Voilà pourquoi je vous ai invités à vivre le culte en communion avec les migrants, à écouter les textes bibliques en pensant à eux, en leur ouvrant la porte de nos cœurs. Voilà une façon de se désinfecter avant de passer à table, plutôt que de nous en laver les mains. Des tables, c’est riche symboliquement, à nouveau plus ouvertes depuis quelque temps qui ne sont plus limitées à un nombre restreint ; nous avons accueilli deux réfugiés afghans à Pentecôte, quelle fête !

En entrée donc, deux aveugles criant à Jésus, entendus et guéris ; on peut y associer le cri des migrants sur terre, sur mer, à nos frontières. Il y a aussi un muet, une histoire sans paroles comme il s’en déroule tant. Je pense à un migrant qui a traversé la Méditerranée, ils étaient dix, lui seul a survécu. Il n’a pu le dire que bien plus tard, déposer enfin le fardeau qui le rendait muet et moi, j’étais sans voix ; comme bien d’autres fois.

« Il est possédé par un démon », précise le texte, soit une entité néfaste et extérieure à lui-même prenant possession de son être et coupant ou biaisant la communication avec l’extérieur. Là aussi, on peut faire bien des parallèles avec des situations de migration. Dans un sens, on peut comparer les réfugiés à ces deux aveugles ; ils sont rarement seuls, ils essaient de trouver leur chemin, mais peinent à le voir, ils essaient de s’en sortir. La question est d’oser s’arrêter pour les écouter, comme Jésus. On peut aussi les comparer à  cet homme seul et muet sous le poids de ses épreuves. Pas besoin d’en dire plus.

Aveugle et muet : l’installé

Mais, comme souvent dans l’évangile, comme avec la crêpe, eh bien… n’est-ce pas aussi, n’est-ce pas plutôt moi, nous, l’aveugle, le muet ? On en retrouve un écho dans ces paroles d’un cantique contemporain : « Ouvre mes yeux, Seigneur, aux merveilles de ton amour. Je suis l’aveugle sur le chemin, guéris-moi, je veux te voir. » Qu’est-ce que je ne peux pas voir, qu’est-ce que je ne veux plus voir ? Qu’est-ce qui me bloque, qu’est-ce qui m’empêche, qu’est-ce qui me fait peur ? Quels sont mes a priori, les éléments enfermants de mon histoire, mes tissus nécrosés ?

Nous l’avons expérimenté en ayant un centre de migrants dans notre précédente paroisse.

Pour beaucoup de gens, le premier pas était très difficile, voire impossible : un pas de géant, un fossé infranchissable. Alors qu’offrir un verre d’eau… Pour moi, davantage que mon épouse, c’était dur la première fois : y aller, traverser des salles, saluer des gens, s’immiscer dans leur intimité misérable. Voilà donc pour l’entrée : nous sommes l’aveugle, le muet : l’installé autant que le réfugié. Et cela aussi, dans le fond, c’est une forme de communion, dans le manque.

Sur le socle de la compassion

Le plat principal est aussi un plat de résistance, dans les deux sens du terme : il nous permet de résister à l’usure, il est bien nourrissant. Mais on peut être tentés de résister à l’assimiler, il est un peu dur à avaler. Cette idée d’envoi à la suite de celui des disciples, les Douze dans ce passage. Un envoi qui s’appuie sur les gestes guérissants de Jésus. Des gestes qui se déploient dans son immense compassion pour les foules. Il me semble évident que les réfugiés correspondent dramatiquement à la description : « …fatigués et abattus comme des brebis qui n’ont pas de berger. » Avec, en lieu et place, des passeurs qui tiennent davantage du mercenaire que du bon berger.  

Et puis, comment ne pas être interpellés par ce Jésus bouleversé, ému au plus profond de lui-même, littéralement jusque dans ses entrailles ? C’est tripal. Il se laisse atteindre, sans masque, il se prend la misère postillonnante des foules de plein fouet. Et c’est comme débordé par le nombre… ah, le nombre – plus de 38.000 migrants engloutis dans la Mer jusqu’en 2019 ; bien moins depuis, mais cela n’a rien de rassurant. Il ne peut plus faire face tout seul, il délègue, il envoie, il nous envoie, il se déploie en nous. Avec une mission identique à la sienne : guérir et libérer tout homme de ses infirmités ; tout homme, tout humain sans exception ; tout l’homme, pourrait-on extrapoler. Et Jésus a conscience que son travail ne suffit pas, qu’il faut davantage d’ouvriers. Comme nous y avons été rendus sensibles ce printemps, avec les frontières fermées. Qui cueillera nos fruits et nos légumes ?

C’est là qu’intervient la prière, en soutien à la prise de conscience et à l’envoi concret.

Et là encore, la crêpe évangélique, mes sœurs, mes frères : ces gens qui s’invitent à nos portes ne sont-ils pas, eux, des envoyés du Seigneur ? Pour nous guérir et nous libérer de ce qui nous entrave de vivre, de proclamer le règne : nos suffisances, nos acquis, nos aisances, nos scléroses ? Me revient la foi de ce migrant érythréen qui n’a jamais douté de la bonne main de Dieu. Tout au long d’un parcours qu’il a débuté adolescent et terminé adulte. 

Après l’entrée de la guérison et de la délivrance, après le plat de résistance de la compassion à déployer – et à y goûter, il est irrésistible, ce plat ; il a un sacré – je pèse mes mots – goût de reviens-y – voici donc le dessert, léger et aérien.

Un verre d’eau

Et là, on retourne directement la crêpe avec la succulente image du verre d’eau donné qui rejoint cette expérience que nous faisons tous de davantage recevoir que donner. Le caractère irremplaçable du geste, de l’attention, de l’humble offrande. Dans nos expériences avec ces frères et sœurs du monde, il y a toujours eu un verre d’eau… souvent chaude avec un sachet de thé, un mets local, un morceau de leur vie. Les repas organisés par le Groupe d’Accueil des Migrants chez nous en sont la démonstration : que de générosité !

Et puis, sur l’autre face de la crêpe, nous avons la possibilité d’offrir peu ; un verre d’eau. Mais ce qui vient du cœur, c’est toujours beaucoup. Et du coup, on ne se demande plus sur quel côté de la crêpe on est : on l’enroule, on la mange, on communie. On met ensemble la main dans plat, on renonce à la comparaison pour passer au partage.

Jésus a partagé sa mission avec ses disciples, et ses disciples, de génération en génération, avec nous. À nous de la partager avec ces enfants, ces femmes et ces hommes qui s’invitent chez nous. À nous de leur offrir ce verre d’eau qui guérit, ce regard qui libère, ce cœur élargi.

À nous d’accueillir leur espoir, leur simplicité, leur humanité. Certains par des gestes concrets, d’autres par la prière pour les envoyés. Toutes et tous, chacune et chacun dans le bouleversement d’un cœur compatissant qui entend le cri poussé par celui qui ne voit pas le chemin et perçoit le cri étouffé de celui que la peur paralyse. Ces brebis d’autres bergeries que Jésus veut rejoindre à travers nous. Un menu complet à emporter, à assimiler, un menu aux saveurs du Règne : le goût inimitable de la crêpe évangélique.

Cette prédication a été prononcée en 2020. Elle se base sur les textes bibliques suivants : Matthieu 9.27-10.1 + 10.40-42 et Luc 14.12-23