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« Dix signes d’un renouveau de l’Eglise »

Par Martin Hoegger*

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Le terme « renouveau » a connu toutes les fortunes dans le monde ecclésial. Il peut désigner des mouvances comme les renouveaux liturgique, eucharistique, patristique, biblique, charismatique, etc. Dans ce sens le 20e siècle, qui les a vu naître a été un siècle de grand renouveau.

Tous reconnaissent que l’appel au renouveau s’enracine dans les Ecritures, mais certaines expressions de renouveau peuvent conduire à des divisions dans et entre les Eglises. Il suffit par exemple de se rappeler certaines polémiques concernant la compréhension de l’action de l’Esprit saint.[1] Quels sont les indices d’un renouveau : une nouvel élan pour l’évangélisation, une réforme structurelle, des dons charismatiques, un approfondissement de la vie de prière et communautaire, une prise de conscience de l’exigence de paix et de justice, une expérience forte de la présence de Dieu, une croissance du nombre des chrétiens ? Que signifie le renouveau dans une perspective théologique, comment reconnaître les indices authentiques d’un renouveau ? Que disent les textes bibliques sur le renouveau ? Quelles expériences de renouveau peut-on mettre en évidence ? Peut-on préciser une compréhension commune du renouveau entre les diverses Eglises ?

Interrogé sur ce thème, Karl Barth a répondu lors d’une conférence à Genève : « Le mieux sera que nous ne réfléchissions pas trop sur la question de savoir s’il y a un renouveau, parce qu’il y a mieux à faire » ![2]

Toutefois, avec la création en 2015 du Rassemblement pour un Renouveau Réformé, une association désireuse de travailler pour un renouveau spirituel dans les Eglises réformées en Suisse romande, je désobéirai à la recommandation de ce grand maître ! Permettez-moi donc d’y réfléchir en proposant quelques points sur cette notion si large. C’est à un autre maître, mon ami Gérard Pella, premier président du Rassemblement pour un Renouveau Réformé, que je dédie cet article.

 

Le renouveau, un grand thème oecuménique

Si l’Esprit créateur promis par Jésus est « toujours avec nous » (Jn 14,17) alors un ferment, sans cesse à l’œuvre, fait lever la pâte de l’Eglise, ceci bien avant le temps des Réformes.[3] L’Eglise est comme un grand jardin avec de magnifiques fleurs de toutes les couleurs, qui représentent les charismes que l’Esprit a donné au cours de son histoire et qui fleurissent aujourd’hui. Mais dans ce jardin se trouvent aussi des buissons épineux et de vieux arbres qui ont besoin d’être taillés, voire déracinés.[4]

Le 20e siècle a vu naître plusieurs renouveaux. Le renouveau est aussi un grand thème du mouvement œcuménique. En 1955 le premier secrétaire général du Conseil œcuménique des Eglises, Willem Visser ‘t Hooft, a prononcé trois conférences pour démontrer que le mouvement œcuménique contribuait au renouveau de toutes les Eglises. Voici ce qu’il écrit :

« Nous ne disposons que d’un terme pour considérer à la fois l’Una Sancta Ecclesia, qui n’a pas besoin d’être renouvelée, et l’Eglise institution historique, qui, elle, en a constamment besoin. Si nous limitions exclusivement le terme d’Eglise au sens de l’Una Sancta, nous serions obligés de passer sous silence l’existence empirique de l’Eglise…Nous devons en cela nous garder de la « fausseté angélique » dénoncée par saint Augustin lorsqu’il disait que l’Eglise terrestre n’est pas sans défauts et qu’elle doit faire sienne la prière : Pardonne-nous nos péchés ». [5]

Le concile Vatican II a été une grande étape pour le renouveau de l’Eglise catholique. Cependant, le pape Benoît XVI a appelé, au moment de sa démission le 13 février 2013, à « un vrai renouveau », estimant que les grandes orientations données par le concile Vatican II n’étaient pas complètement réalisées : « Nous devons travailler pour que le vrai concile se réalise et rénove vraiment l’Eglise. »[6] Le ministère de son successeur, le Pape François, peut être considéré comme une action énergique de renouveau.

J’ai personnellement été sensibilisé à la complexité de ce thème lors de trois rencontres d’une « Conversation œcuménique » dans le cadre de l’Assemblée mondiale du Conseil œcuménique des Eglises, à Busan en Corée (novembre 2014). J’ai alors été particulièrement interpellé par une conférence sur cette question par Justin Welby, archevêque de Canterbury et primat de la communion anglicane.[7] Ce dernier a fait du renouveau de la vie spirituelle de l’Eglise anglicane le cœur de son action pastorale. Voici ce qu’il dit dans une interview :

« Quatre personnes de la communauté du Chemin-neuf, dont un couple anglican et une religieuse catholique, viendront chez nous en janvier. Leur présence à Lambeth Palace est un symbole œcuménique fort, un moyen aussi de mettre en œuvre ce qui est ma première priorité : le renouveau de la prière et de la vie religieuse dans l’Eglise d’Angleterre… Des communautés perdent toujours des fidèles, mais d’autres ont une belle vitalité, en particulier en ville, autour des cathédrales. Je pense en particulier à un mouvement qui s’appelle Fresh expressions of Church (manifestations renouvelées de l’Eglise),[8] à des pasteurs exceptionnels qui osent recommencer l’Eglise hors des bâtiments traditionnels, à des musiciens, des peintres, des commissions d’art sacré comme on n’en avait plus vues depuis 300 ans. Cette créativité est un signe de l’Esprit Saint. Dieu n’a pas pris sa retraite ! ».[9]

 

 

Le renouveau, un thème cher aux Eglises de la Réforme

Dans l’ouvrage déjà cité, Visser ‘t Hooft posait la question : « Doit-on voir dans la Réformation du XVIe siècle un renouveau au sens tout à fait biblique du terme ? A l’origine elle fut un mouvement de repentance, de retour au Seigneur de l’Eglise par un abandon total à sa miséricorde et à sa grâce ».[10]

En effet, Martin Luther voit l’Eglise avant tout comme le lieu de l’action de l’Esprit saint qui « reste au sein de la chrétienté et la conservera jusqu’au dernier jour, qui est celui de notre délivrance ; par elle, il propage la Parole de Dieu au moyen de la prédication ; par cette Parole encore il sanctifie journellement l’Eglise, la fortifie dans la foi, afin qu’elle puisse porter des fruits ».[11] Le renouveau est une œuvre permanente de l’Esprit saint « toujours occupé à nous sanctifier par la Parole et la rémission des péchés qu’il nous accorde journellement jusqu’à la vie à venir ».[12] Le renouveau désiré par Luther n’était pas d’abord une réforme extérieure de l’Eglise institutionnelle, mais un renouveau spirituel intérieur.

Jean Calvin avait la même perception que Luther. Le renouveau de l’Eglise est d’abord une œuvre de l’Esprit saint, à travers la Parole de Dieu qui purifie ou, pour reprendre l’image évoquée au début, ôte les ronces du jardin de l’Eglise. « L’histoire de l’Eglise est l’histoire de beaucoup de résurrections », écrit-il dans un commentaire biblique.[13] Bien qu’elle soit sainte, l’Eglise ici bas doit constamment être renouvelée et sanctifiée : « Il est vrai que le Christ a lavé son Eglise dans le baptême d’eau par la Parole de vie…mais seul le commencement de cette sanctification apparaît maintenant, son accomplissement ne sera total que lorsque le Christ, le Saint des Saints, l’aura entièrement vêtue de sa sainteté ».[14]

Calvin, comme Luther, ne voulait pas créer une nouvelle Eglise. Sa conception de la Réformation apparaît clairement lorsqu’il écrit à l’évêque de Troyes. L’intention de Calvin n’est pas de fonder une autre structure ecclésiale, mais de mettre la Parole de Dieu au centre et de renouveler l’Eglise : « Il faudra qu’un évêque tâche tant qu’il pourra de purger les églises qui sont sous sa charge et superintendance de toutes les idolâtries et erreurs, montrant le chemin à tous les curés de son diocèse et les induisant à obéir à la réformation à laquelle la Parole de Dieu nous convie et laquelle est conforme à l’état et pratique de l’Eglise primitive ».[15]

A la lecture de la dernière édition du livre IV de l’Institution chrétienne, qui témoigne de la maturité de la pensée calvinienne sur l’Eglise, je fais mienne cette conclusion de Jacques Courvoisier : « Si Calvin consacre un si grand nombre de pages à critiquer l’Eglise existante, ce n’est pas pour prouver qu’elle est morte…mais bien pour la réformer ».[16]

Concluons cette introduction avec un regard sur le protestantisme suisse actuel. Dans son Document d’impulsion pour préparer le Jubilé de la Réforme en 2017, la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS) écrit : « Les préparatifs pour le Jubilé de la Réforme peuvent s’effectuer au mieux en connexion avec les efforts de renouveau de nos Églises ainsi que leurs efforts pour renforcer leur témoignage et leur service dans la société. Il y a des signes tangibles de la nécessité de réformer nos Églises : églises vides, nombre de sorties, ressources fluctuantes, morosité de la vision, vigilance affaiblie, etc ». [17]

La FEPS appelle ses Eglises membres à examiner le sens de la Réforme et à mettre en œuvre des projets concrets. Dans la ligne de ce que nous venons de lire sous les plumes de Luther et Calvin, elle précise que « la Réforme n’a jamais eu un autre sens que la redécouverte du cœur de l’Évangile, l’amour inconditionnel de Dieu pour l’être humain, lequel le libère de tous liens afin qu’il puisse rendre service à ses prochains et à sa communauté… Luther et Zwingli furent en tout premier lieu les redécouvreurs de l’Évangile, et non pas les fondateurs d’Églises. Ce fait ne doit pas être perdu de vue ».

Gottfried Locher, le président de la FEPS, a bien résumé le défi permanent d’une Eglise de la Réforme par ces quelques lignes : « Jean Baptiste est celui qui prêche le Christ – par conséquent il a une signification particulière pour les Eglises réformées. ”Je ne suis pas le Christ, mais j’ai été envoyé devant lui…Il faut qu’il grandisse, et que moi, je diminue.” (Jean 3,28s)… Etre réformé signifie aussi réformer ce qui est réformé » ![18]

 

Dix signes d’un renouveau de l’Eglise

Comment le renouveau commence-t-il ? Quel est son cœur ? Quels en sont les signes ? Je voudrais répondre à ces questions en proposant dix signes d’un renouveau de l’Eglise, avec un regard sur le récit de la rencontre entre Jésus et la Samaritaine (Jn 4).

 

  1. Renouveler notre confiance en l’amour de Dieu

Dans sa rencontre avec Jésus, la Samaritaine fait l’expérience de l’amour de Dieu manifesté à travers Jésus. Un amour concret, délicat, qui fait le premier pas, attentif, respectueux et patient. A travers cette rencontre, cette femme est renouvelée intérieurement. Une source spirituelle jaillit d’elle ! Cette source vive est la vie dans l’Esprit saint sans lequel tout ce que je vais écrire serait incompréhensible. En effet, en traitant la question du renouveau, j’aurais dû commencer par parler de l’œuvre de l’Esprit. Ma démarche est trinitaire : il faudra patienter jusqu’au huitième point pour que j’en parle de manière circonstanciée. Mais en fait l’Esprit saint est nommé en chaque point !

Un renouveau commence quand on s’ouvre à l’amour de Dieu. Dans notre baptême, comme dans le baptême de Jésus, Dieu nous dit : « Tu es mon enfant bien-aimé. Je mets en toi toute ma joie » ! (Lc 3,22) Prendre conscience de notre vocation baptismale est le commencement d’un renouveau spirituel personnel, prélude à un renouveau communautaire. Seules des personnes renouvelées peuvent former des communautés renouvelées.

Tout dans l’Eglise devrait être fait en lien avec notre baptême. Se rappeler que Dieu nous aime, nous appelle, nous unit au Christ mort et ressuscité pour que la mort et le mal soient engloutis par la vie dans la puissance de l’Esprit saint, croire en cet amour, mettre notre confiance en lui et, en conséquence, manifester envers tous une égale miséricorde : voici le fondement de tout.

Le premier signe du renouveau, sans doute le plus important, est l’ouverture du cœur à l’amour de Dieu. Le renouveau est un don de Dieu qui fait toujours le premier pas. Il est un mouvement de l’Esprit saint : pas une création humaine, mais une réponse à l’initiative de Dieu.

 

  1. Se rendre transparent à la volonté de Dieu

« Je vois que tu es un prophète », s’exclame la Samaritaine quand Jésus lui révèle une partie de sa vie (Jn 4,19). Dans sa rencontre avec Jésus, elle change progressivement. Sa mentalité concernant les relations entre hommes et femmes, entre juifs et samaritains se transforme (cf Rm 12,1). Le cœur du renouveau est de se rendre transparent au Christ, qui connaît notre cœur, nos désirs, nos adhésions ou nos aversions. Toujours à nouveau il nous appelle à nous tourner vers lui, à nous laisser transformer par lui. Rien ne se passe sans conversion du cœur. S’il répand son Esprit sur son Epouse, « un Esprit de grâce et de supplication » (Za 12,10), c’est pour la rendre belle et sainte (Ep 5,27). Pour que nous soyons interpellés sur nos représentations de Dieu et de son Messie, ainsi que sur des décisions qui ont déchiré le Corps du Christ. Plus nous faisons de la volonté du Père notre nourriture, plus nous sommes proches les uns des autres, car cette volonté est un appel à grandir dans l’humilité et la sainteté du Christ. Quand ce désir est présent, c’est un signe du renouveau. (Jn 4,34).

« Le premier pas vers le renouveau est la repentance », affirmait J. Welby à Busan. Sur le chemin conduisant à la création du Rassemblement pour un renouveau réformé, nous avons entendu, à travers la pasteure-évangéliste Hetty Overeem, le mot « repentance ». Un vieux mot de la vie spirituelle, souvent mal compris. Alors que nous étions sur le point de fonder cette association, nous avons décidé de prendre le temps de l’écoute de Dieu durant trois retraites spirituelles. Au cœur de ces rencontres, une heure de silence absolu vécue ensemble dans la chapelle de la communauté de Saint Loup. Pendant ces temps bénis, nous avons été rejoints par la prière de Nicolas de Flüe, qui nous a centrés sur le Christ : « Mon Seigneur et mon Dieu, éloigne de moi tout ce qui m’éloigne de toi. Mon Seigneur et mon Dieu, donne-moi tout ce qui me rapproche de toi. Mon Seigneur et mon Dieu, détache-moi de moi-même pour me donner tout à toi ».

 

  1. Se laisser rejoindre par la Parole de Dieu

« Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire au cause de sa parole… Nous l’avons entendu nous-mêmes et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde », disent à la femme les habitants de son village (Jn 4,41s). Sans l’écoute à travers les Ecritures de la voix du Maître, de celui qui est la Parole et la Vérité, pas de renouveau possible. Celui-ci commence toujours par une attention à la Parole de Dieu. Mais il y a tant de manières différentes de l’interpréter. Comment lui permettre de manifester sa force de transformation et de communion ?

Parmi toutes les approches – souvent complémentaires – j’ai découvert la Lectio divina. Sans l’opposer à la lecture studieuse, cette manière de lire l’Ecriture favorise une rencontre avec Celui « qui nous expliquera tout » (Jn 4,25).[19]

Ayant collaboré avec les Sociétés bibliques, j’ai découvert à plusieurs reprises comment la traduction des Ecritures et leur réception dans une nouvelle langue conduisent à la création de l’Eglise dans un peuple. Si l’Eglise est creatura Verbi et Spiritus, créature de la Parole et de l’Esprit, elle ne peut pas être renouvelée sans la Parole. L’Ecriture doit être lue avec notre intelligence et dans l’invocation de l’Esprit saint. J’en fais l’expérience depuis 25 ans, en particulier à travers l’Ecole de la Parole en Suisse romande, qui propose la lectio divina à toutes les Eglises.

Le goût de lire, méditer et prier ensemble la Parole, dans le partage et l’ouverture du cœur les uns aux autres est un beau signe de renouveau.

 

  1. Etre proche des blessés de la vie

« Maître, donne-moi cette eau pour que je n’aie plus soif » ! (Jn 4,15). Jésus s’est rendu proche de cette femme, fille d’un peuple ennemi. Il a aussi deviné sa blessure et sa soif de relations. Son action la réintègre dans la société, alors qu’elle vivait l’exclusion. Quand l’Eglise se fait proche des pauvres et des blessés, elle se renouvelle. Car en eux le Christ l’attend (Mt 25,41). Il a assumé toutes nos pauvretés tant matérielles que spirituelles. Dans son terrible abandon, il a même vécu l’obscurcissement de sa relation avec Dieu. En le méditant nous recevons la force et le courage de nous tenir là où Dieu semble absent, pour devenir des acteurs de miséricorde.

La miséricorde, c’est se faire proche du blessé de la vie pour prendre soin de lui, comme le bon Samaritain. Plus l’Eglise vit cette proximité, plus elle va au cœur de sa vocation, plus elle se renouvelle. Le cœur du Christ qui bat pour les exclus bat alors aussi en nous. Le renouveau se signale quand des frontières sont franchies et des exclusions surmontées, quand des groupes défavorisés sont réintégrés dans la communauté.

« L’année de la miséricorde » proposée par le pape François le rappelle. C’est aussi « notre affaire » en tant que protestants. L’Esprit le crie : « Nostra res agitur » ! Que la miséricorde soit notre seul moyen ! Tout ce qui est fait en dehors d’elle ne contribue pas au renouveau. « Si je n’ai l’amour, je ne suis rien… » (1 Co 13,2).

 

  1. Donner un espace au Ressuscité

« Les Samaritains lui demandèrent de demeurer auprès d’eux ; et il demeura là deux jours » (Jn 4,40). Depuis sa résurrection, Jésus veut demeurer au milieu de chaque peuple, comme il l’a fait pour les Samaritains. A travers les évangiles, il nous parle aujourd’hui comme il parlait sur les routes de Galilée et de Samarie. L’Eglise vit avant tout de la présence du Ressuscité parmi nous. C’est lui qui la crée au matin de Pâques. Dès lors c’est la proclamation du kérygme pascal qui la fait vivre et la renouvelle sans cesse. La vocation de l’Eglise est de donner un espace au Ressuscité et de l’invoquer : « Seigneur sois au milieu de nous » !

L’Eglise vit de la présence de l’Emmanuel, dans l’Esprit saint : « là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Mt 18,21). Un renouveau spirituel commence lorsque nous en prenons vivement conscience. Les Pères de l’Eglise comprennent l’expression « se réunir dans le nom de Jésus », comme signifiant « dans l’esprit et le style de vie Jésus », c’est-à-dire dans l’humilité, la justice et la miséricorde.

Là où il y a orgueil, dureté, indifférence, rationalisme… l’Eglise ne correspond plus à sa vocation. Le Ressuscité se tient à la porte, mais n’y entre pas par effraction : « Voici je me tiens à la porte et je frappe, si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre la porte, j’entrerai chez lui » (Ap 3,20). J’aime cette représentation. Le Christ ne peut ouvrir lui-même, car la poignée est à l’intérieur.

Le renouveau se signale quand nous pouvons être vrais les uns envers les autres, honnêtes sur nos difficultés et nos échecs, même sur nos erreurs, humbles dans nos relations. C’est ainsi qu’on ouvre la porte au Ressuscité qui s’infiltre au milieu de nous et nous tire en avant.

 

  1. Célébrer avec profondeur et beauté

« Les vrais adorateurs adoreront le Père en Esprit et en Vérité » (Jn 4,23). Jésus annonce un renouveau du lieu de culte. Il ne se vivra ni sur la montagne des Samaritains, ni dans la Jérusalem des Juifs, mais en Esprit et Vérité. Jésus transforme les structures traditionnelles et apporte une nouvelle compréhension du culte.

La vie et la joie sont les signes d’un culte renouvelé. Il ne s’agit pas d’abord d’innover mais plutôt d’habiter les paroles et les gestes avec une profondeur nouvelle. Le Christ Jésus est venu à nous, habité en plénitude par l’Esprit pour nous le communiquer. En lui, il nous tourne vers le Père et nous fait entrer dans sa Maison (Jn 13,2). Non seulement individuellement, mais aussi et surtout ensemble. Chaque culte nous rappelle que Dieu veut former « un peuple qui proclame ses louanges ». (Es 43,21).

La célébration eucharistique est le lieu par excellence de la vocation de l’Eglise à la louange. L’œuvre du renouveau liturgique protestant doit être remise sur le métier. Elle doit être conjuguée à un renouveau de l’art sacré. L’Eglise a besoin d’artistes qui rappellent que notre communion se nourrit non seulement de vérité et de miséricorde, mais aussi de beauté. Elle doit les encourager et leur passer commande.[20]

Cependant il faut reconnaître aussi que nous avons parfois pris des habitudes cultuelles. Or le renouveau peut nous faire sortir de nos zones de confort ; il peut même nous mettre en conflit avec des structures traditionnelles. Cela arrive quand l’action de l’Esprit saint conduit à une liturgie plus participative, à faire place à davantage d’éléments spontanés et de témoignages de vie. Trinité signifie relations. Quand on s’ouvre à son action, des relations vraies, profondes et spontanées naissent. Des célébrations participatives donnant place à des charismes divers sont un signe encourageant de renouveau.

 

  1. Travailler sans cesse à la communion

« Le salut vient des juifs…Elle dit aux gens de la ville, venez voir ! » (Jn 4,22,29). En Christ, juifs et samaritains se sont réconciliés ce jour-là ! Par la suite, Paul voit dans la communion en Christ des juifs et des non juifs le grand signe des temps nouveaux, inaugurés lors de Pentecôte (Ep 2,14-18). Il annonce même que la venue des juifs à la foi, dans les temps de la fin, sera un signe extraordinaire de renouveau, comme « un retour de la mort à la vie » (Rm 11,15). Dès lors son labeur incessant sera, à la suite du Christ lui-même (Jn 17,21) d’appeler les uns et les autres à la communion : « Accueillez-vous les uns les autres, comme le Christ vous a accueillis » (Rm 15,7).

Depuis plus de cent ans, l’Esprit saint a souligné ces appels à la communion. Le mouvement œcuménique moderne n’est pas une mode passagère, mais un courant de l’Esprit avec de multiples expressions. Dieu bénit les artisans d’unité. Quand les Eglises se rapprochent, elles se renouvellent aussi. A travers le mouvement missionnaire, elles cherchent à donner un témoignage commun ; à travers le mouvement biblique, elles traduisent et lisent ensemble les Ecritures. Dans les dialogues théologiques, elles disent ensemble la foi apostolique et veulent surmonter les obstacles qui restent. Dans le mouvement charismatique, les fidèles de différentes Eglises se sont découvert en profonde communion. Quand elles servent ensemble les pauvres et appellent à respecter la création, elles sont une inspiration pour toute la société et la renouvellent.[21]

Les diverses expressions du mouvement œcuménique sont de multiples signes de renouveau. Mais celles-ci ont aussi besoin d’être renouvelées, car elles peuvent être guettées par le formalisme ou l’institutionnalisme.

 

  1. S’ouvrir à l’Esprit saint

« Dieu est Esprit » (Jn 4,24). Si l’Esprit saint créateur est partout présent et remplit tout, il manifeste la force de son action surtout dans l’Eglise. En commençant par nos cœurs pour nous donner une « nouvelle naissance » (Jn 3,5). Le Symbole des apôtres montre ce lien très étroit entre le Saint Esprit et l’Eglise : « Je crois au Saint Esprit, la sainte Eglise… ». C’est l’Esprit saint qui a suscité des miracles de lumière et de vie et des renouveaux spirituels durant toute l’histoire de l’Eglise. Jésus nous l’a promis pour qu’il soit « toujours avec nous » (Jn 14,17).

Sans ouverture continuelle à l’Esprit saint, le renouveau risque de tomber dans le fondamentalisme, le légalisme, l’intransigeance et conduire à des ruptures qui laissent des traces très douloureuses et durables.

Il faut donc avoir confiance en lui, nous ouvrir à lui et lui consacrer nos Eglises. Comment se manifeste-t-il pour leur renouveau ? De multiples manières. Il est créateur et a donc beaucoup d’imagination !

Je voudrais souligner deux défis que l’Esprit saint, me semble-t-il, lance aujourd’hui. Le premier est celui de créer la communauté fraternelle au sein de la paroisse. En particulier en formant des petits groupes où chacun peut partager sa vie à la lumière de l’Evangile et la confier dans la prière. Des espaces où peuvent se vivre les relations interpersonnelles dans la liberté, où il est possible de porter les fardeaux des uns des autres, dans un monde qui ne cesse de se jeter des pierres.[22]

Encourager la formation de ces petites communautés fraternelles, les reconnaître, les relier les unes aux autres, n’est-ce pas ce que l’Esprit dit aux Eglises aujourd’hui, dans notre contexte ? Et de manière plus vaste, dans l’esprit d’une « ecclésiologie de communion », il faut que toutes les Eglises et cellules de vie d’Eglise soient reliées les unes aux autres, dans une communion fraternelle et une amitié spirituelle qui s’élargit de plus en plus.

Que la paroisse devienne une communion de petites communautés et que la célébration dominicale soit l’expression plus large de cette communion, voilà ce qui renouvellera nos Eglises ! Pour relever ce défi, les paroisses ont plusieurs outils à leur disposition.[23] Les utiliseront-elles ? Les directions d’Eglise les encourageront-elles ?

Le deuxième défi est celui des mouvements de spiritualité et des communautés nouvelles que l’Esprit saint suscite dans les diverses Eglises pour les appeler à retrouver la ferveur des premiers chrétiens. Ces mouvements portés par des laïcs en communion avec leurs pasteurs apportent une contribution inestimable au renouveau ecclésial. Soucieux avant tout des relations fraternelles et d’un témoignage dans les différents domaines de la société, ils renouvellent les paroisses et les autres lieux d’Eglise.

Ces mouvements sont clairement, à mon sens, un signe des temps. Un autre signe est que ces mouvements cherchent à donner un témoignage commun. Les rencontres Ensemble pour l’Europe en sont un bel exemple.[24] Je veux croire aussi que le Rassemblement pour un renouveau réformé est un de ces signes !

L’enjeu pour les Eglises est de les accueillir avec bienveillance et discernement. C’est un grand défi, particulièrement pour les autorités des Eglises historiques. Parfois je constate de leur part un durcissement et une fermeture. Cet aspect du renouveau est un aiguillon dans la chair de leur responsabilité !

Dans ce domaine, une parole de l’apôtre des nations a toujours guidé mon action : « N’éteignez pas l’Esprit, ne méprisez pas les prophètes, examinez toutes choses et retenez ce qui est bon » (1 Th 5,19).

  1. Faire mémoire des témoins de la foi et prier pour l’Eglise persécutée

« Serais-tu plus grand que Jacob, notre Père » (Jn 4,12). Nous avons des pères et des mères dans la foi, habités par l’Esprit saint : Abraham, Jacob, Sarah, Rachel ; les apôtres, Marie, mère du Seigneur et tant de croyants appartenant à cette « nuée des témoins » qui regardent vers le Christ seul. Nuée qui, chaque jour, s’élargit (He 12,1).

Dans la « tapisserie » de l’histoire de l’Eglise, nous découvrons un fil d’or : celui des martyrs et des confesseurs de la foi. Ceux-ci sont des modèles pour nous aujourd’hui, car la force de leur témoignage déborde de leur contexte historique ; ils nous centrent sur le cœur de la foi chrétienne : la fidélité à la croix du Christ. Dès le commencement, la conscience chrétienne reconnait en eux les « semences de l’Eglise ». C’est leur amour du Christ et leur persévérance qui ont renouvelé et élargi l’Eglise. Ils continuent aujourd’hui d’être des sources d’inspiration et de renouveau.

Le XXe siècle a été un siècle de martyrs, dont il faut garder la mémoire. Cette mémoire a aussi une grande importance pour l’œcuménisme. L’œcuménisme du martyre et de la persécution est le plus profond.[25] Sur tous les continents, il y a eu une persécution des chrétiens et celle-ci continue aujourd’hui : il faut prier pour nos frères et sœurs persécutés. Un signe de renouveau est d’en faire mémoire ensemble, membres d’Eglises différentes et de prier pour l’Eglise persécutée.

Faire mémoire d’un témoin, c’est une invitation à se mettre à son école, à découvrir comment il a vécu les paroles de l’Evangile, à désirer les dons de l’Esprit qu’il a reçus. Il y a ici un enjeu à souligner pour la conscience protestante, toujours tentée par le repliement sur le contexte actuel et sur l’Eglise locale : celui de l’appartenance à l’Eglise universelle de tous les temps.[26] Parce que le Christ, en qui réside la plénitude divine, est présent au milieu de l’assemblée qui proclame les hauts faits de Dieu, la totalité de son Eglise est aussi présente, celle qui lutte ici-bas et celle qui chante au ciel Soli Deo Gloria. L’Eglise en chemin – in via – qui a constamment besoin d’être renouvelée n’est pas isolée de l’Eglise en gloire qui boit le vin nouveau du Royaume.

 

  1. Découvrir et encourager les charismes

« Venez voir ! Il y a là un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ! Serait-ce le Christ ? » (Jn 4,29). Suite à son dialogue avec Jésus, la Samaritaine devient la première apôtre de son peuple. Rencontrer Jésus signifie être appelé, interpellé, transformé et envoyé. L’Esprit saint continue cette œuvre apostolique aujourd’hui. Le renouveau de l’Eglise ne va pas sans le renouveau du ministère : celui des laïcs et celui des personnes consacrées à un ministère ordonné. « Un élément essentiel du renouveau de l’Eglise est le renouveau du ministère », déclarait à ce sujet une conférence de Foi et Constitution.[27]

Un des grands textes sur la vocation du peuple de Dieu tout entier est ce passage magnifique du document B.E.M., (Baptême, Eucharistie, Ministère) enracinant la vie de l’Eglise dans l’action de l’Esprit Saint, qui donne des dons divers que tous les membres de l’Eglise sont appelés à découvrir :

« Le Saint-Esprit accorde à la communauté des dons divers et complémentaires. Ils sont donnés pour le bien commun de tout le peuple et se manifestent dans des actions de service au sein de la communauté et pour le monde. Ce peut être des dons de communication de l’Evangile en parole et en acte, des dons de guérison, de prière, d’enseignement et d’écoute, des dons de service, de direction et d’obéissance, d’inspiration et de vision. Tous les membres sont appelés à découvrir, avec l’aide de la communauté, les dons qu’ils ont reçus et à les utiliser pour l’édification de l’Eglise et au service du monde vers lequel l’Eglise est envoyée ».[28]

Pour Calvin, le renouveau de l’Eglise est la responsabilité de tous. Chacun a reçu un don pour y contribuer. Et c’est une volonté de Dieu qu’il y ait des charismes divers. Le chrétien ne doit pas désirer avoir tous les dons ; les charismes doivent être consacrés au bien commun de l’Eglise. « Dieu n’a pas mis tous les dons en un seul homme, mais plutôt chacun en a reçu une certaine mesure, afin que les uns aient besoin des autres, et qu’en mettant en commun ce qui est donné à chacun, ils s’entraident les uns les autres ».[29]

Aujourd’hui, c’est l’heure des laïcs, à l’horloge de l’Eglise. Sans eux un renouveau serait impensable. Un signe du renouveau est leur désir de témoigner de la Bonne Nouvelle du Christ, de la vivre dans leurs domaines d’activités, d’aller à la rencontre de tous, de créer des ponts de convivialité et de dialogue. Toutefois, le ministère ordonné a besoin aussi d’être renouvelé. Il doit d’abord retrouver sa « base baptismale », comme le dit un autre document oecuménique.[30] C’est en vivant leur vocation baptismale (voir le premier point de cet article) que les ministres sont renouvelés et découvrent leur vocation essentielle de discernement et de communion des charismes, avec la présidence de la sainte cène comme lieu symbolique par excellence.[31]

 

Le grand signe : le renouveau en un mot

Si je devais résumer en un seul mot le secret du renouveau, je proposerais le mot Agapè. Dans le Nouveau Testament, ce mot grec si riche de sens exprime à la fois l’amour du Christ vécu durant son parcours terrestre, celui que l’Esprit saint répand dans nos cœurs, et celui qu’en conséquence nous avons à vivre les uns avec les autres. C’est l’Agapè qui ravive toutes choses, fait rayonner la communauté et attire.

Dans son commentaire sur la 1ère lettre de Jean – l’épître de l’Agapè – saint Augustin fait de la charité le grand signe de l’Eglise : « Aie tout ce que tu veux ; si cela seul tu ne l’as pas, rien ne peut te servir à quoi que ce soit. Mais si tu n’as pas le reste, possède la charité et tu auras accompli la Loi ! « Celui qui, en effet, aime l’autre, a accompli la Loi », dit l’Apôtre, et : « la plénitude de la Loi, c’est la charité » (Rom. 13, 8-10). Voilà, je pense, cette perle dont le marchand que nous décrit l’Évangile était en quête : il trouva une seule perle et vendit tous ses biens pour l’acheter. Cette perle de grand prix, c’est la charité, sans laquelle tous les biens que tu possèdes ne te servent à rien. Si tu n’as qu’elle, elle te suffit ».[32]

Que l’agapè nous anime pour aspirer au renouveau, pour prier et agir afin qu’il gagne du terrain dans nos vies personnelles, communautaires et ecclésiales !

 

[1] Voir Bernard Bolay et Martin Hoegger, « Nouvelle vague charismatique. Un document né du dialogue », Perspectives missionnaires 40, 2000/2, pp. 37-54, qui réfléchissent sur une expression du mouvement charismatique dans les années 1990.

[2] Bulletin du Centre protestant d’Etudes, 8.12.1951

[3] Cf Paul Amargier, Une Eglise du renouveau : réformes et réformateurs, de Charlemagne à Jean Hus : 750-1415, Paris, Cerf, 1998.

[4] L’image est inspirée de Chiara Lubich, Le Christ au cœur des siècles, éd. Nouvelle Cité, Montrouge, 1995, p. 14s.

[5] Le Renouveau de l’Eglise, Labor et Fides, Genève, 1956, p. 6.

[6] « Benoît XVI, démissionnaire, appelle à un « vrai renouveau » de l’Eglise ». Le Monde, 14.2.2013

[7] Voir la page sur les « Conversations œcuméniques » : EC 03. Transformed by Renewal : Biblical Sources and Ecumenical Perspectives. https://www.oikoumene.org/en/resources/documents/assembly/2013-busan/ecumenical-conversations-report

[8] http://www.freshexpressions.org.uk/about/whatis

[9] L’Echo Magazine, 12 novembre 2013.

[10] Op. cit. p. 51.

[11] Martin Luther, Le Grand Catéchisme, 2,6.

[12] Ibid. 2,7.

[13] Commentaire sur Michée 4,6.

[14] Institution de la Religion chrétienne. IV,8,12. Kerygma-Excelsis, Aix en Provence, 2009, p. 1088.

[15] Calvini Opera 10, 186.

[16] De la Réforme au protestantisme. Essai d’ecclésiologie réformée. Paris, Beauchesnes, 1977, p. 99

[17] http://www.ref500.ch/sites/default/files/media/PDF/Projekte/Reformationskongress/impulspapier_reformation_fr.pdf

[18] Reformiert reformiert. Plädoyer für eine Umkher nach vorne, Landeskirchenforum, Berne, 2006. p. 18s ; http://www.landeskirchenforum.ch/identitaet-heute

[19] Voir mon article, « Une Ecole de la Parole pour lire et prier la Bible » Hokhma 61/1996, pp. 37-50.

[20] Voir mon article Bessalel, le premier artiste de la Bible. Sur www.consolartes.blogspot.ch

[21] Voir le document du Conseil œcuménique des Eglises : ÉGLISE ET MONDE. L’unité de l’Église et le renouveau de la communauté humaine, Cerf, Paris, 1993.

[22] Voir mon étude : « J’ai fait un rêve : une Eglise fraternelle! Susciter la communauté, le défi de la paroisse ». Sur le site www.hoegger.org

[23] Les expériences abondent. Je citerai, entre autres, le mouvement des Cellules de croissance communautaire en Hollande. En quelques 25 ans, il a suscité plus de 2000 groupes de maison qui contribuent puissamment au renouvellement cultuel et communautaire de l’Eglise réformée hollandaise. Les expériences des Fresh expressions of the Church venues d’Angleterre sont aussi prometteuses. cf note 8.

[24] Voir mon article : « La contribution des communautés et des mouvements à l’œcuménisme et à l’Eglise réformée ». Sur le site : www.hoegger.org

[25] Un colloque œcuménique tenu à la communauté de Bose en Italie du nord en 2008 a souligné l’importance de garder en mémoire les martyrs du siècle dernier : A Cloud of Witnesses. Opportunities for Ecumenical Commemoration. Faith and Order Paper, n° 209, WCC, Genève, 2010. Voir, dans ce volume, mon article sur quelques expériences qui renouvellent la perception de la « nuée des témoins » par l’Eglise réformée, pp. 224-232.

[26] Voir F-X. Amherdt, P. Gonzalez, M. Hoegger, H. Payk (éds), Vers une catholicité œcuménique ? Actes du Colloque « Ensemble et divers », Academic Press, Fribourg, 2013

[27] Foi et Constitution, Conférence d’Accra, 1974

[28] Chapitre sur le ministère, § 5.

[29] Commentaire de l’Epître aux Ephésiens 4,7. Voir mon article : Calvin et l’unité de l’Eglise, Hokhma 95/2009, pp. 3-23.

[30] Foi et Constitution, On the Way to fuller Koinonia. Genève, WCC, 1994, p. 249.

[31] Voir mon étude : La présidence de l’eucharistie, une croix de l’œcuménisme. 2014. Sur le site https://oikoumene.academia.edu/MartinHoegger

[32] Homélies sur la première épître de saint Jean V, 7, BA 76, p. 227-229.

 

* Pasteur de l’Eglise réformée du Canton de Vaud, Martin Hoegger est co-président de l’assemblée du R3. Il exerce son ministère dans la communauté de Saint Loup et collabore au projet « Jésus Célébration 2033 ». Il voue aussi une partie de son temps à l’accompagnement spirituel d’artistes. – martinhoegger@bluewin.ch

Le modèle du consensus : un changement institutionnel significatif ! Martin Hoegger

 

 

Le « Manifeste bleu » du R3 appelle les Eglises à considérer la prise de décision par consensus. Mais qu’est-ce le consensus? L’article de Martin Hoegger – « Le modèle du consensus : un changement institutionnel significatif ! » – examine comment ce modèle de prise de décision a été introduit dans le Conseil oecuménique, suite à l’expérience de quelques Eglises réformées et comment il interpelle toutes les Eglises. Il en explicite ses bases théologiques et sa théorie et pratique.

 

consensus-coe

Prise de décision par consensus lors d’une rencontre du COE

 

Le modèle du consensus : un changement institutionnel significatif 

La réflexion et l’expérience proposées par le Conseil oecuménique des Eglises (COE) sur le consensus sont pratiques et théologiques. Elles proviennent de situations de crise qui ont secoué cette institution, en particulier la crise avec les Eglises orthodoxes, il y a une quinzaine d’années, quand celles-ci menaçaient de la quitter.

         Ma contribution se limitera à ces aspects et n’abordera pas toutes les dimensions philosophiques et politiques de la notion de consensus. Le modèle du consensus introduit un changement significatif dans la vie institutionnelle du COE. Il interpelle maintenant toutes les Eglises. Cette nouveauté, décidée en 2005, a été mise en pratique lors de toutes les réunions du COE, que ce soient dans le cadre des comités exécutifs, des comités centraux ou encore des Assemblées, celles de Porto Allegre et de Busan auxquelles j’ai participé.

 

  1. D’où vient le modèle du consensus adopté par le COE?

 

Majoritaires parmi les membres fondateurs du COE, les Eglises protestantes avaient introduit leur manière de prendre des décisions, marquée par l’influence du parlementarisme politique. Dans l’esprit des gens, un synode protestant est en effet assimilé à un parlement, où les décisions sont prises par un vote majoritaire. Ainsi en allait-il également dans les diverses assemblées du COE.

Mais avec l’élargissement du COE aux différentes Eglises orthodoxes dans les années 60 et aux Eglises du Sud, de plus en plus de voix s’élevèrent à l’encontre de cette procédure, qui est étrangère à la manière de faire de beaucoup d’Eglises. En effet, il est difficile de demander à des orthodoxes de voter sur des questions théologiques et éthiques, et les nouvelles Eglises du Sud ont une culture plus proche du consensus que de la méthode parlementaire.

L’introduction de cette méthode est un fruit du travail de la commission spéciale réunissant les orthodoxes et les autres Eglises du COE. Commission qui a été mise sur place pour répondre à la crise de la participation orthodoxe, qui menaçait de quitter le COE lors de la dernière assemblée du COE à Harare en 1998. « Elle est la réussite la plus importante de la Commission spéciale », a dit le président du COE à Porto Alegre.

D’autre part, quelques Eglises protestantes ont introduit la démarche par consensus telles l’Eglise unie du Canada et l’Eglise en cours d’union d’Australie. Cette seconde Eglise, née d’une union de trois Eglises en 1977, se trouvait de plus en plus en porte-à-faux avec l’ancienne méthode. La participation accrue de jeunes et de personnes indigènes (aborigènes) – pour qui la démarche consensuelle fait partie de leur culture – conduisit à introduire progressivement – en l’espace de trois ans – cette nouvelle méthode.[1] Ce sont ces Eglises réformées qui ont partagé conseils, expériences et experts pour aider le COE à marcher sur une voie nouvelle.

Certaines communautés ont une expérience encore beaucoup plus ancienne. Ainsi les Quakers la pratiquent depuis 300 ans. Eden Grace, une membre de la Société religieuse des Amis, dit « Nous n’accumulons pas davantage de positions pour ou contre. Nous travaillons pour avoir une pensée commune, nous cherchons la pensée du Christ ». Cette méthode a aussi des résonances profondes avec la culture traditionnelle africaine, où la communauté joue un si grand rôle. En occident nous sommes influencés par l’individualisme: « Je pense donc je suis« . Une des conséquences est qu’on se considère d’abord comme individu. Par contraste la notion africaine d’ubuntu met l’accent sur la communauté: « Je suis une personne à travers les autres personnes« , dit un proverbe africain. Le Descartes africain dirait donc : « Je suis parce que nous sommes ».

D’autre part, depuis bien des années, la manière de travailler de Foi et Constitution est consensuelle, car on ne produit pas un texte sur l’ecclésiologie en votant de manière majoritaire. Les divers textes sur l’ecclésiologie présentés aux Assemblées de Porto Allegre (2006) et de Busan (2013) –  « Appelés à être Eglise une » et « Vers une vision commune de l’Eglise » – sont un fruit du consensus et constituent un modèle pour chercher le consensus sur d’autres points.

 

 

2. Une culture ecclésiale

 

Selon l’expérience des Eglises qui l’ont adoptée, le passage à cette méthode a pris du temps. C’est un changement de culture et de pensée, pas une simple méthode à appliquer, ni un truc. Elle nécessite donc un processus d’apprentissage et d’appropriation. Elle a un aspect à la fois intellectuel et pratique. Comme on apprend à conduire une voiture en conduisant, on apprend le consensus en le pratiquant. « Learning by doing »

Le consensus est une culture ecclésiale basée sur la conviction que nous avons à chercher la volonté de Dieu et à nous laisser conduire par l’Esprit saint, en écoutant la Parole de Dieu et les uns les autres « Chacun doit donc être prompt à écouter, mais lent à parler… » (Jacques 1,19).

Un document du COE voit six aspects à cette culture : Il s’agit (i) de chercher la volonté de Dieu, (ii) d’être disponible à l’Esprit saint, (iii) de confesser la seigneurie et la divinité du Christ, base spirituelle du COE, (iv) de reconnaître que chacun a reçu des dons de l’Esprit saint, (v) d’écouter ensemble la Parole de Dieu et enfin (vi) de vivre et d’approfondir notre communion fraternelle.

La recherche du consensus présuppose de vivre durant un conseil ou une assemblée tous ces aspects essentiels de l’expérience chrétienne et ecclésiale. Il implique davantage les personnes. Celles-ci sont invitées, dans un esprit de prière et de conversion, à approfondir leur conscience d’être membres du Corps du Christ. On le voit : c’est bien plus qu’une méthode. C’est une manière de vivre l’Eglise par laquelle s’établit un climat de confiance entre personnes, favorable à une prise de décision selon la volonté du Christ. Alors que le débat parlementaire crée une atmosphère de « pour ou contre« , ce modèle suscite une écoute et une pensée coopérante.

 

 

3. La base théologique: la métaphore du Corps.

 

Quelles sont les racines spirituelles du consensus? Parmi toutes les motivations, celle qui fait appel à l’ecclésiologie est la plus fréquente. Le consensus est un modèle qui correspond mieux à la nature profonde de l’Eglise qui est d’être une communauté de foi, à l’image de la communion trinitaire. Ses membres appartiennent au Corps du Christ et ont reçu des dons du S. Esprit. Ils cherchent à approfondir leur communion et considèrent que toutes les parties du Corps sont importantes. Un texte revient régulièrement pour fonder théologiquement le consensus, celui de 1 Cor. 12 avec la métaphore du Corps du Christ, dont les membres ont besoin les uns des autres. Le consensus veut prendre au sérieux cette image : un corps qui fonctionne bien intègre les apports de tous ses membres. Le consensus favorise la coopération plutôt que le débat contradictoire, la soumission réciproque plutôt que d’essayer d’emporter le morceau. Il prend au sérieux l’expression de la diversité, qui est constitutive de l’unité de l’Eglise; il reconnaît les racines christologique et trinitaire de l’Eglise.

Un des rares documents adoptés par l’Assemblée de Porto Alegre est une belle déclaration sur l’ecclésiologie, qui affirme l’unité et la diversité de l’Eglise:

« La Sainte Ecriture nous présente la communauté chrétienne comme le corps du Christ dont la diversité et l’interdépendance des membres sont essentielles à son intégrité. (1 Co 12,4-7) Ainsi, en tant qu’elle est peuple de Dieu, corps du Christ et temple de l’Esprit Saint, l’Eglise est appelée à manifester son unicité dans la riche diversité. »

 

Au sujet de la diversité, ce document appelle à la fois à la valoriser, mais aussi au discernement, en distinguant la diversité voulue par Dieu, des différences nées du péché. Le consensus ne signifie donc pas accepter toutes les opinions:

« Certaines … différences sont des expressions de la grâce et de la bonté de Dieu : il s’agit de les discerner dans la grâce de Dieu, avec l’aide de l’Esprit Saint. D’autres différences divisent l’Eglise; il s’agit de les surmonter par les dons de l’Esprit que sont la foi, l’espérance et l’amour, de façon que la séparation et l’exclusion n’aient pas le dernier mot. Le dessein de Dieu est de « mener les temps à l’accomplissement, réunir l’univers entier sous un seul chef » (Ep 1,10), en réconciliant les divisions entre les êtres humains ».[2]

 

4. Un modèle pour la communauté chrétienne

 

Georges Lemopoulos, secrétaire général adjoint du COE et orthodoxe, a accompagné le processus de réflexion sur le consensus. Très vite, il a découvert que le consensus n’est pas seulement un souci des orthodoxes, il peut inspirer toutes les communautés chrétiennes : « On a découvert un grand potentiel spirituel. On ne commence pas par la question : comment va-t-on prendre une décision, mais comment va-t-on construire ensemble, dans un même esprit. Ce n’est pas d’abord la décision qui compte, comme dans le modèle de confrontation (pour ou contre), mais la qualité de l’écoute, l’attention à la diversité des voix, aux nuances. En nous ouvrant les uns aux autres, le dialogue devient plus facile et plus constructif ».

Ce modèle ne devrait pas être tout à fait étranger à la tradition réformée, qui insiste sur le fait que l’autorité ne doit pas être localisée dans une personne ou un groupe de personne. Or la démarche par consensus nous conduit à vivre encore plus la diversité, à écouter davantage de voix, en particulier les minorités et celles qui sont hésitantes.          

Le but du consensus est de construire, à partir de la sagesse et du point de vue de chaque personne qui s’exprime, une pensée commune. On veut « chercher l’avis du Christ », « bien comprendre quelle est la volonté du Seigneur » (Eph. 5,17) et cela est un témoignage que les Eglises peuvent donner à notre monde déchiré. Dans cet esprit, Samuel Kobia avait précisé : « Certaines Eglises membres du COE ont déjà eu l’occasion de découvrir dans leur propre vie interne et dans leur témoignage, que prendre des décisions par consensus reflète mieux la nature de l’Eglise, telle que le Nouveau Testament la décrit… D’autres Eglises membres affirment avec force que, dans un monde marqué par tensions, conflits et guerres, le COE peut apporter un témoignage non seulement par ses programmes, mais aussi par sa façon de conduire ses affaires ».[3]

Ce que S. Kobia dit du témoignage donné par le COE peut aussi s’appliquer aux Eglises locales. Toutes peuvent apporter une culture alternative du vivre ensemble.

 

5. Résistances et voix critiques

 

Au début du projet d’introduire la procédure du consensus dans son Eglise, D. Wood se souvient des nombreuses hésitations qui l’habitaient : l’ancienne méthode a fait ses preuves, elle assurait la participation démocratique. La nouvelle méthode est complexe. Est-il possible de l’utiliser dans de grandes assemblées ? « Il a fallu que je découvre que le consensus protège encore plus les droits de chacun et que cette méthode est tout à fait opérationnelle dans de grands synodes ». Aujourd’hui elle est adoptée à tous les niveaux de décision de l’Eglise en cours d’union d’Australie (Réformée), de la paroisse à l’assemblée nationale. « Et le niveau de satisfaction est très élevé ».

Des voix critiques se sont fait aussi entendre à Porto Alegre. Elles craignent en particulier que les questions controversées soient éludées afin de ne pas troubler le consensus. Les questions urgentes ne pourraient plus être traitées. La procédure deviendrait très lourde. Une décision pourrait être bloquée par quelques personnes seulement. La voix prophétique du COE serait limitée uniquement à ce que tous ses membres pourraient dire d’un commun accord. L’évêque luthérienne Margot Kässmann, par exemple, n’est pas convaincue que l’apartheid en Afrique du sud aurait pu être résolu par le consensus. A son avis, dans certaines circonstances la controverse et des votes discordants peuvent aider à prendre une décision. D’autres, comme Eden Grace, une Quaker, estiment qu’au contraire le consensus permettra d’entendre davantage de questions difficiles, car personne n’aura peur d’être sous l’épée de Damoclès du vote majoritaire.

 

6. Les différentes formes de consensus.

 

Mais qu’est-ce le consensus ? D’ordinaire on l’identifie à l’unanimité. Mais ceci n’est qu’un cas parmi d’autres. Une opinion commune ne signifie pas nécessairement qu’il y ait unanimité. Cela peut dire que la plupart soient d’accord et que la minorité accepte qu’on aille de l’avant.

Qu’arrive-t-il quand il y a des difficultés, quand le consensus semble impossible à atteindre sur un thème controversé ? Différentes possibilités sont envisagées : (i) On peut remettre la question à plus tard dans l’assemblée, en confiant à un petit groupe le soin de l’approfondir. (ii) Le président invite à un moment de silence et de prière. (iii) Si une large majorité est d’accord sur une proposition, la minorité peut convenir qu’elle a été entendue. Elle donne son consentement même si elle ne donne pas son accord. (iv) Les différentes opinions peuvent être mentionnées dans la décision ; dans ce cas il y a consensus sur le fait qu’il n’y a …pas de consensus ! (v) Enfin l’assemblée peut arriver à se mettre d’accord sur le fait qu’aucune décision ne peut être prise ; soit on retire la proposition, soit on la renvoie à plus tard.[4]

Toutes ces « soupapes de sécurité » permettent à l’institution de ne pas être bloquée. « Qu’est ce qui est le plus important : gagner un vote majoritaire…ou chercher à répondre à un nouveau défi, même si à la fin du processus l’Eglise doit dire : le défi est si sérieux que la réponse à celui-ci doit être différée » (G. Lemopoulos)

Enfin, autre cas de figure, que faire quand il y a des questions urgentes et qu’on a peu de temps à disposition ? A ce moment il est possible de passer au vote majoritaire si 85% de l’Assemblée en décide ainsi. Mais cela devrait être l’exception. D’ailleurs le vote majoritaire continue d’être utilisé pour les élections et pour accepter le budget.

 

7 .Nécessité d’une « ascèse ».

 

Les assemblées de Porto Alegre et de Busan ont été un apprentissage. Ayant pu participer aux deux, j’ai constaté une évolution dans la qualité des débats avec cette démarche du consensus. Toutefois des limites sont aussi apparues. Surtout le manque de temps, dû à un ordre du jour trop abondant, ne permettait pas toujours un réel approfondissement. De même la longueur de certains rapports ont limité les possibilités d’un dialogue significatif.

Le COE a reconnu que le passage au processus de consensus exige des changements dans les méthodes et les processus afin de permettre au consensus de se dégager. Une « ascèse » parlementaire est donc requise si l’on désire que le modèle du consensus révèle tout son potentiel.

Les délégués à l’Assemblée de Porto Allegre ont été invités à se poser trois sortes de questions: Qu’est-ce qui m’interpelle; qu’est-ce qui me trouble; quelle est ma question? Chaque délégué doit aussi se rappeler que l’assemblée n’est pas un forum pour se mettre en valeur. Le mot d’ordre est celui de Paul: « Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes…mais nous qui portons ce trésor spirituel, nous sommes comme des vases d’argile, pour que l’on voie bien que cette puissance extraordinaire appartient à Dieu et non pas à nous. » (2 Cor. 4,5-7). Et par-dessus tout, tous ont à demeurer dans la paix du Christ et lui demander, dans une constante prière intérieure, à guider l’assemblée dans les décisions à prendre.

 

8. Donner la voix aux minorités

 

J’avais participé également à l’Assemblée du COE de Harare au Zimbabwe (1998). Les tensions étaient tellement fortes qu’on se demandait alors si le COE n’allait pas exploser. Huit ans plus tard, à Porto Allegre, j’étais curieux de voir comment comment cette procédure allait marcher. Les délégués avaient deux sortes de « cartes indicatrices ». Des oranges et des bleues. Lever une carte orange – une couleur chaude – signifie qu’on en faveur de l’opinion exprimée. La carte bleue – une couleur froide – indique qu’on est contre. Le président devait être attentif pour donner la parole aux personnes qui levaient la carte bleue. Les sujets introduits et discutés en assemblée étaient susceptibles de rencontrer un consensus. Mais sur chaque thème, on pouvait voir plusieurs cartes bleues. Il s’agissait alors d’écouter ces minorités jusqu’à ce qu’elles soient vraiment entendues. Quand il n’y avait plus de cartes bleues, le consensus était déclaré.

A Busan, lors d’un débat, il ne restait plus qu’une seule personne avec une carte bleue qui avait encore d’importantes objections. Au lieu de prendre une décision, l’Assemblée décida de renvoyer cet objet au prochain comité central ! Elle avait discerné qu’un approfondissement était encore nécessaire… Une personne sur 599 avait été prise au sérieux !… Mais il est vrai que le sujet n’était ni urgent, ni brûlant !

Dans la mesure où une décision a été prise où toutes les personnes ont pu être entendues, le consensus mobilise les délégués qui seront davantage prêts à expliquer les décisions des Assemblées à leur Eglise. Ce modèle permet à davantage de personnes d’être impliquées dans la prise de décision. Et ceci a comme fruit de donner une plus grande satisfaction. Brian Farrell, chef de la délégation catholique à Porto Allegre a résumé ainsi cette expérience : « Cette méthode a apporté un nouvel esprit de recherche. L’Assemblée a ainsi donné une place à l’expression des différences. Ensuite, elle nous a invités à aller de l’avant et à vivre avec les différences qui existent. »

 

9.Une mise en pratique lors d’un « entretien oecuménique ».

 

Thème controversé, s’il en est, entre les Eglises, – et à l’intérieur de celles-ci – la question de la sexualité a fait l’objet d’un « entretien oecuménique », à Porto Alegre. Alors que ce thème est encore tabou dans bien des contextes et que des herméneutiques différentes conduisent à des positions conflictuelles, on a pu en discuter, dans un esprit de prière et d’écoute. Un « entretien » est un espace, en dehors des assemblées plénières, où l’on peut aborder les principaux sujets qui exigent des Eglises une action commune, parce qu’ils mettent en question l’être même de l’Eglise, en divisant  les gens et en les dressant les uns contre les autres. 

J’ai participé à un tel « entretien » sur ce thème et, de l’avis de plusieurs, une telle expérience est libératrice, quand bien même les positions exprimées étaient très contrastées. L’intéressant est l’esprit de consensus qui a conduit les trois rencontres consacrées à ce sujet. Les interventions étaient courtes, plusieurs positions étaient exprimées; une réflexion sur l’image de Dieu et la sexualité comme don de Dieu a été proposée; les prises de position des Eglises ont été analysées; des histoires de vie ont été entendues en grand ou en petit groupe.  La nouveauté a été dans la manière d’en parler : en cherchant à vivre la culture du consensus. Durant trois rencontres les participants ont fait l’effort de se comprendre, d’écouter, dans le respect de la diversité. Même si les Eglises ont des perceptions très différentes et que des positions communes paraissent impossibles, un consensus semblait se dégager dans le fait qu’il est nécessaire de discuter de cette question. Et que les Eglises doivent offrir des espaces sûrs pour l’aborder.

 

10. Le consensus pour aborder la question de l’homosexualité dans l’Eglise?

 

Cette question reste une grosse pierre d’achoppement. Pas seulement entre orthodoxes et protestants dans le Conseil oecuménique, mais aussi entre Eglises du Sud et Eglises du Nord. En effets la plupart des Eglises du Sud sont plus proches des orthodoxes (et de l’Eglise catholique) que des Eglises protestantes du Nord sur cette question.

Cette question suscite également des tensions terribles à l’interne des Eglises protestantes. Léonid Kishkovsky, délégué à l’oecuménisme de l’Eglise orthodoxe américaine et président de la Conférence des Eglises américaines membres du COE pense que cela est dû au fait qu’elle a été  traitée dans le contexte d’assemblées législatives, décisionnelles. Le présupposé était qu’on pouvait débattre, voter et décider. Mais on a pris conscience que cette procédure était inopérante, parce qu’elle produisait non pas le discernement, mais la division.

« Il devint alors évident que si vous abordez le débat dans l’esprit de prendre une décision plutôt que dans celui de chercher un discernement, vous vous égarez. Cela crée des divisions radicales. Je pense qu’aujourd’hui dans les Eglises américaines, qu’elles soient protestantes ou orthodoxes, libérales ou conservatrices, la méthodologie du consensus en vue d’arriver à un discernement commence à être acceptée. La méthode doit être la discussion  et la réflexion, non pas la décision législative. Ceci est en accord avec le processus de consensus que nous voulons établir dans le COE. L’introduction du modèle du consensus vient donc d’expériences pénibles et difficiles », dit Kishkovsky.

 

 

11. Conclusion : un nouveau climat spirituel

 

Le consensus ne résout pas tout. Sur beaucoup de points, en particulier les questions délicates liées à l’ecclésiologie et l’éthique, un grand travail reste à faire. Il faudra plus de deux assemblées pour passer d’un changement de règlement à un changement de culture ecclésiale. Le modèle du consensus n’est pas une panacée. « Nous devons faire preuve de réalisme et de patience, disait le président Aram à Porto Allegre, l’éthos du Conseil ne peut changer en un clin d’œil. La question critique demeure: comment le Conseil peut-il passer d’un changement du règlement à un changement d’éthos? Toutes les Eglises membres ont un rôle déterminant  à jouer dans ce processus long et difficile ».

Toutefois, il me semble que cet « éthos » a commencé à influencer le COE. Un nouveau climat spirituel dans le COE peut se percevoir. Il permet aux personnes de continuer à se respecter; il facilite la conversation. Cette écoute mutuelle a comme fruit de construire la communion fraternelle. Elle peut conduire à établir des relations nouvelles entre personnes et Eglises et à faire de l’Eglise cette « communauté de guérison », dont le COE veut être une parabole.

En outre, il y a de bonnes raisons de discerner un début de « consensus » sur la nécessité d’utiliser le modèle du consensus pour discuter des questions éthiques et théologiques.

Des grandes Eglises protestantes aux USA, qui ont vécu des divisions internes, l’ont maintenant introduit. Le COE  pourrait alors de proposer ce modèle à d’autres Eglises. Si elles l’introduisaient, cela serait un bon indicateur de son impact sur la vie des Eglises. Et si nos Eglises réformées en Suisse romande se laissaient aussi interpeller ?

 

Martin Hoegger, 2006 et article révisé en nov 2016

[1] Une réflexion sur le consensus et son introduction dans la Uniting Church of Australia se trouve en Jill Tabart, Coming to Consensus, WCC, Genève, 2003.

[2] « Appelés à être l’Eglise une. » COE, Genève, 2006. https://www.oikoumene.org/fr/resources/documents/assembly/2006-porto-alegre/1-statements-documents-adopted/christian-unity-and-message-to-the-churches/called-to-be-the-one-church-as-adopted?set_language=fr

[3] Rapport au comité central, février 2005. Cf Walt Wiltschek, Le Consensus: « Une approche qui reflète mieux la nature de l’Eglise ». COE, 2005. https://www.oikoumene.org/fr/press-centre/news/le-consensus-une-approche-qui-reflete-mieux-la-nature-de-l-eglise

 

[4] Voici les différentes formes de consensus envisagées par les statuts de la Communauté des Eglises chrétiennes dans le Canton de Vaud. Il y a consensus dans l’un quelconque des cas suivants:

  1. Tous les participants sont d’accord (unanimité);
  2. La plupart des participants sont d’accord et ceux qui ne le sont pas estiment que la discussion a été à la fois exhaustive et équitable et que la proposition reflète l’opinion générale des membres présents; la minorité donne alors son assentiment à la proposition;
  3. Les participants reconnaissent que les opinions divergent et conviennent d’en rendre compte dans la proposition elle-même (et non seulement dans le procès-verbal)
  4. Les participants conviennent d’ajourner l’examen de la question;
  5. Les participants conviennent qu’aucune décision ne peut être prise.

Voir aussi Programme de l’Assemblée, COE, Busan, p 84ss. http://wcc2013.info/fr/resources/documents/Programme_fr.pdf

 

 

Quelle herméneutique enseigner aux ministres d’aujourd’hui ? Shafique Keshavjee

Le R3 a été encouragé à mieux exprimer comment il comprend un certain nombre de sujets évoqués de manière synthétique (et parfois schématique, il est vrai) dans le Manifeste bleu.

Vous trouverez quelques articles qui permettent d’approfondir certains de ces thèmes. Même si ces textes ont été rédigés par des membres du R3, ils n’engagent pas l’Association qui rassemble des personnes reflétant une grande diversité de sensibilités et de tonalités.

 * L’article de Shafique Keshavjee est consacré à l’interprétation de la Bible et à ce qui pourrait être enseigné dans la future HET-PRO. Une version condensée de cet article a paru dans la revue Hokhma sous le titre « Quelle(s) herméneutique(s) pour l’Eglise d’aujourd’hui et de demain? » (Hokhma, 107, 2015, pp. 83-112).

Cet article, dense et pointu, est le texte d’une conférence donnée dans le cadre de la Société vaudoise de théologie à Lausanne, le 6 février 2014 (cf. papillon). Les documents communiqués à la fin de cette conférence reflètent l’état d’avancement de la HET-PRO à cette date. Voici donc, en complément, l’Acte fondateur de la HET-PRO dans son état final (29 octobre 2014).

Quelle herméneutique enseigner aux ministres d’aujourd’hui ? par Shafique Keshavjee

Prise de parole du R3 dans la crise de l’EERV

Nous sommes attristés par la crise grave que traverse l’Eglise évangélique réformée du Canton de Vaud, crise qui apparaît au grand jour en ce mois de juin 2016. Nous résistons à la tentation de nous poser en juges ou en donneurs de leçons.

Plutôt que de jeter de l’huile sur le feu, nous appelons tous nos membres à prier le Seigneur de l’Eglise. Qu’il inspire tous les protagonistes dans la recherche d’une sortie de crise qui respecte toutes les personnes ! Nous soutenons donc de tout cœur l’appel à la prière lancé par Crêt-Bérard, tout particulièrement les 29 et 30 juin.

Avec l’Evangile (Matthieu 18 en particulier), nous recherchons le chemin de la réconciliation, ce qui implique au moins cinq courages:

  1. le courage d’aller vers nous-mêmes;
  2. le courage d’aller vers l’autre;
  3. le courage de dire la vérité (donc de nommer le négatif) en restant dans l’amour;
  4. le courage de prier ensemble;
  5. le courage de persévérer dans un pardon continuel.

« Jésus, tu es le secret de toute réconciliation
Dans les désolations que nous devons traverser un jour ou l’autre,
Donne-nous de ne choisir que toi, de ne regarder qu’à toi, de n’aimer que toi
qui a vécu toutes les Béatitudes, chaque jour mais surtout à ton Heure !
Verse en nous ton amour qui supporte tout, croit tout et espère tout ! »

D’autre part, nous sommes appelés, nous-mêmes, nos autorités et l’ensemble des acteurs de l’EERV, à un profond changement d’attitude (metanoïa) dans la façon d’être en relation et d’exercer l’autorité donnée à chacun. La crainte face au futur nous a trop souvent amenés à chercher le contrôle. Aujourd’hui il est évident qu’une autre culture relationnelle doit naître entre nous, dans la manière dont nous parlons les uns des autres, dans nos lettres et dans nos prises de paroles publiques. Plus nous portons de responsabilité institutionnelle et plus nous sommes responsables de vivre ce changement.

Le R3 s’engage à prier et œuvrer pour ce renouveau dans nos Eglises réformées, en nous et entre nous.

Pierre Bader et Gérard Pella pour le Comité du R3

En lien: quelques principes de leadership selon la Culture de l’Honneur

Le Manifeste bleu ne laisse pas indifférent !

Après une longue période de gestation, le Manifeste bleu du Rassemblement pour un renouveau réformé (R3) est devenu public le 14 avril 2016. Il est également présenté en allemand sur le site landeskirchenforum.ch. J’aimerais donner ici un aperçu des différents échos qu’a suscités ce Manifeste pendant les premières semaines.

Les encouragements

Echo d’une paroissienne vaudoise :

« J’ai pris connaissance du Manifeste bleu avec une immense gratitude pour tous ceux qui ont travaillé à son élaboration.

Sa lecture m’a profondément réjouie et encouragée par sa dimension d’espérance.  La clarté de sa position théologique alliée à la volonté de croire à l’efficacité de la Parole de Dieu, tout entière inspirée, pour oeuvrer à un renouveau de notre Eglise m’a personnellement fortifiée en tant que paroissienne de plus en plus perplexe et en désaccord avec l’évolution de l’EERV. »

Echo d’un pasteur romand:

« Juste un petit mot pour vous féliciter et vous remercier chaleureusement pour la rédaction du manifeste bleu auquel j’adhère pleinement.  J’y perçois non seulement une réflexion pertinente, mais une parole de Dieu à son Église aujourd’hui.
Je me sens pleinement concerné par l’appel à la repentance et ferai mon possible pour le partager. »

Echo d’un professeur en Côte d’Ivoire :

« Il s’agit là d’un combat noble et encourageant pour l’avenir, parce que nous redoutons beaucoup ici en Afrique que les prises de position de l’Église Évangélique Réformée du Canton de Vaud et de l’Église Protestante Unie de France ne nous soient, à la longue, imposées ici par le truchement de nos gouvernements. »

A lire ces témoignages, on voit que le Manifeste bleu a atteint son premier objectif :

« mettre en lien ceux qui partagent ces vérités et valeurs » (p.4).

Le second objectif était de « susciter un débat avec ceux qui ne les partagent pas (ou pas toutes) ». Là encore, l’objectif est atteint : le Manifeste n’a pas laissé indifférent !

Les critiques

Les pasteurs Kraege et Freudiger ont pris la peine de rédiger toute une série de critiques concernant notre façon de lire la Bible ou de concevoir l’Eglise (voir leurs documents sur le site pertinence.ch). Il n’y a là rien d’étonnant puisque le débat entre une approche plus « critique » et une approche plus « conservatrice » ne date pas d’hier. Ce qui est plus inquiétant, c’est leur désir de prouver que l’ecclésiologie du Manifeste bleu n’est pas compatible avec celle de l’EERV. Est-ce que cela traduit le souhait de faire sortir/exclure de l’Eglise réformée tous ceux qui sont plus ou moins bleus (évangéliques, conservateurs et/ou confessants) ? Le débat est ouvert ; nous espérons le poursuivre de vive voix.

A mon sens, ce qui va nous demander le plus d’attention, ce sont les réactions — parfois épidermiques — de certains paroissiens. Elles portent en général sur une seule des 25 pages du Manifeste, celle qui qui concerne « Le couple, la famille, le célibat ». On y trouve quelques lignes très fortes concernant la bénédiction de partenaires de même sexe, aussitôt équilibrées par l’affirmation que chacun de nous est à la fois « prodigieux… perturbé… et appelé à être sauvé » (p.18).

Les quelques réactions que j’ai pu voir me donnent à penser que le genre littéraire d’un manifeste se prête mal au dialogue avec les personnes qui ne partagent pas toutes nos convictions. Il est risqué — voire réducteur — d’aborder des sujets très sensibles (comme l’homosexualité ou la critique biblique) en une page. De manière générale, les occidentaux du 21ème siècle sont réticents à affirmer clairement des convictions. Ils préfèrent les questionnements. Ceux qui prétendent savoir sont suspects…

Il faudra donc que nous, les membres du R3, sans renier nos convictions, nous montrions capables d’écouter et de dialoguer humblement pour que se concrétise le troisième objectif du Manifeste bleu : « favoriser de nouvelles relations de confiance ».

Gérard Pella, pasteur, Attalens

N.B. La prochaine rencontre du R3 aura lieu au centre œcuménique de Vassin (La Tour-de-Peilz) le samedi 1er octobre de 10h à 16h.

« Arrêtez-vous ! C’est urgent ! »

Gérard Pella, prédication donnée à Signy le 8 mai 2016

Juste avant son Ascension, Jésus confie à ses disciples une mission colossale : être ses témoins jusqu’au bout du monde. La tâche est immense, il faut se retrousser les manches et y aller sans plus attendre.

Sauf que… la première recommandation de Jésus est plutôt surprenante :

« Il leur recommanda de ne pas quitter Jérusalem… mais d’y attendre la promesse du Père » (Ac 1,4). « Vous allez recevoir une puissance(dynamis), celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8).

Ces dix jours d’attente entre l’Ascension et Pentecôte sont un signe fort, qui nous disent sans équivoque qu’il n’est pas possible d’être témoins du Ressuscité sans être remplis de son Esprit.

Vous me direz peut-être :

« C’est l’expérience de la première génération chrétienne. Mais nous, nous vivons une tout autre réalité :

  • la Pentecôte est derrière nous
  • nous avons reçu le Saint-Esprit à notre baptême
  • nous l’appelons à chaque culte

Alors, c’est bon ! Nous pouvons foncer ! Regardez toutes nos activités ; ça bouge ! Nous sommes des témoins dynamiques de Jésus-Christ. »

Et pourtant… Il y a dans ce canton une femme pasteure qui est convaincue de l’importance d’évangéliser. Vous la connaissez certainement, avec sa cabane au Flon, sa roulotte, son âne et son chien. Elle a reçu une conviction qui l’a surprise, elle la première : c’est que nous étions appelés à nous arrêter. Une vingtaine de pasteurs et de fidèles ont été convaincus qu’il y avait là un appel de Dieu pour nous et pour notre Eglise. C’est donc l’appel que nous avons répercuté dans le Manifeste bleu :

L’appel qui nous brûle, c’est la voix de Jésus-Christ qui encourage son Eglise alors qu’elle s’épuise sous de nombreux fardeaux. Et voici ce qu’il nous semble entendre:

« Arrêtez-vous ! C’est urgent ! Priez, jeûnez et revenez à Moi, dit le Seigneur.»

« Venez à moi », dit Jésus-Christ. Nous comprenons ainsi cet appel : Arrêtez vos œuvres trop souvent autonomes, pour lesquelles vous n’avez pas besoin de moi. Arrêtez ce remplissage qui vous épuise, déposez ce fardeau trop lourd. Créez du vide: il deviendra une place pour me recevoir. Alors vous trouverez le vrai repos. Non pas celui de la passivité, mais celui du bon choix et de la bonne compréhension et répartition des tâches.

« Arrêtez-vous ! »

Comme les disciples pendant les dix jours avant Pentecôte.

C’est un appel à redonner à la dimension spirituelle sa place – première et prioritaire – dans notre vie personnelle et communautaire. J’entends le même appel dans le livre d’Eric Fuchs et Pierre Glardon :

« Si crise il y a au sein de nos Eglises, celle-ci n’est pas d’abord organisationnelle, financière, communicationnelle, ou liée « à un positionnement insuffisant dans l’événementiel » ( !) mais bien éthique et spirituelle. Et aucun changement d’image (extérieure) n’y changera rien, tant que nous ne nous préoccuperons pas d’abord de la transformation intérieure requise. » (Turbulences, Le Mont-sur-Lausanne, Editions Ouverture, 2011, p. 18).

« Il convient de se demander en Eglise POURQUOI le message semble de plus en plus récusé, POURQUOI les efforts des Eglises pour rassembler (et séduire) sont si peu efficients, POURQUOI autant de personnes ont déserté au fil des ans. A ce jour, semblables à n’importe quelle entreprise civile, nos Eglises ont essentiellement cherché des solutions du côté des spécialistes de la Gestion RH (Ressources Humaines), de la communication, des juristes et des sondeurs d’opinion : puisqu’une Eglise est un fournisseur de prestations, que peut-on faire pour améliorer le produit et, si l’on ose dire, sa « commercialisation » ? Cette approche ne peut apporter aucune solution durable et sera, quoi que l’on en pense, vouée à l’échec tant qu’on ne prendra pas la peine de s’interroger spirituellement. » (p. 65)

« Arrêtez-vous ! Et reconnaissez que je suis Dieu ! » (Ps 46,11).
Reconnaissez que l’Eglise n’est pas une entreprise.
Reconnaissez que vos efforts produisent peu de fruits.
« Arrêtez-vous ! »
Comme les disciples pendant les dix jours avant Pentecôte.
Revenez à moi, le Vivant qui donne vie !

J’aimerais illustrer cela par une caricature, empruntée sauf erreur à Antoine Nouis : avez-vous remarqué la différence entre un poulet et un aigle ? Ce brave petit poulet déploie une énergie considérable. Il s’agite dans tous les sens et, malgré tous ses efforts, ne décolle que de quelques centimètres. Tandis que l’aigle sait se laisser porter par le vent. Il est loin d’être passif ou poussif mais il déploie tout grand ses ailes et parcourt des kilomètres avec un minimum d’effort.

J’aspire à ressembler davantage à un aigle qu’à un poulet, à ouvrir tout grand mes ailes au souffle de l’Esprit. C’est lui qui permet de prendre de la hauteur, d’avoir une vision d’ensemble, de discerner, d’agir à bon escient, de parler au bon moment.

« Arrêtez-vous ! »
Pour reconnaître que Dieu est Dieu.
Pour nous recentrer sur le Christ, seul Seigneur de l’Eglise.
Pour nous ouvrir à l’Esprit Saint.

Gérard Pella, prédication donnée à Signy le 8 mai 2016

Un début de réponse à l’interpellation de Pertinence

En peu de temps, deux mouvements au sein du protestantisme romand — Pertinence et le R3 — sont devenus publics et font connaître leurs orientations et leurs perspectives. C’est stimulant ! Et, selon le Conseil synodal vaudois, c’est même réjouissant !

pertinence

Merci à Pertinence d’avoir posté sur son site une série de questions et de critiques à l’égard du R3 et de la HET-PRO. Certaines sont bien pertinentes ! D’autres méritent d’être affinées, car elles dénotent une méconnaissance aussi bien du R3 (qui est romand et ne peut se limiter à citer les textes de référence de l’EERV, dont le beau document des Principes constitutifs), de la HET-PRO que des transformations profondes dans les mondes « réformés » et « évangéliques » ici et ailleurs sur la Planète!

Pertinence a parfaitement le droit de poser ses questions et ses critiques. Plus encore, nous apprécions sa volonté de « dialoguer », telle que formulée sur son site:

« Le dialogue : 1. En se donnant à connaître en un individu limité, Dieu me rappelle que je ne suis qu’un être limité. Et il en va de même pour tous les autres humains. Dès lors, quand autrui s’adresse à moi, soit pour me poser une question, soit pour me proposer une manière autre que celle que j’ai endossée de me comprendre moi-même, je me dois de le prendre au sérieux et de lui répondre. Je ne suis pas en droit de me fermer dans quelque savoir définitif, quelque certitude absolue… Je suis pareillement en droit d’attendre une réponse aux questions et propositions existentielles que j’adresse à autrui. Au vu de nos limitations, il se peut que l’autre ait raison comme il se peut que j’aie raison. »

Alors volontiers dialoguons !

Comme déjà dit à Pierre Gisel il y a plusieurs semaines, je souhaite (et bien d’autres du Comité du R3 et de la HET-PRO avec moi) qu’un dialogue franc et constructif puisse avoir lieu. Par exemple à Crêt-Bérard ? Le pasteur Alain Monnard a déjà été approché pour cela. La balle est toujours dans le camp de Pertinence pour nous dire si ses membres répondent positivement à cette demande. Et si oui, sous quelle forme.

Les questions posées aux uns et aux autres sont trop importantes pour se limiter à des échanges par mail ou par sites interposés.

Au plaisir donc de poursuivre un dialogue franc et fécond qui contribue à montrer à la fois la pertinence et le renouveau du christianisme réformé aujourd’hui !

Shafique Keshavjee
(co-président de l’Assemblée générale du R3)

Le Manifeste bleu: quelques éléments de présentation

Le Manifeste bleu est le fruit d’un travail collectif. Il a comme visée de faire connaître et reconnaître une des couleurs de l’Église réformée, couleur qui se décline elle-même en de multiples nuances (lire le Préambule de la page 1 et la note 1).

Sa visée théologique se résume dans la parole entendue par trois disciples de Jésus (Pierre, Jacques et Jean) en retraite à la montagne :

« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le » (Marc 9/27).

S’arrêter ensemble pour entendre tout à nouveau la Voix du Christ vivant qui encourage son Église, tel est le but du Manifeste bleu et du R3.

De nombreux lieux de renouveau existent déjà dans les Églises réformées et d’autres confessions. Faire connaître ces expériences et les encourager, tel est aussi un des buts du Manifeste bleu. Il est important de ne pas oublier que toute affirmation « doctrinale » est d’abord la proposition et la protection d’une expérience vécue ou à vivre.

Pour les lecteurs pressés, un résumé peut être lu au début du document.

Le corps du texte est composé de trois parties :

  1. Notre appel et notre foi
  2. Notre vision de l’Église
  3. Nos fondements théologiques.

Une notice explicite le sens du mot controversé « évangélique ».

De manière symbolique, la première version imprimée du Manifeste bleu a été remise au pasteur Gottfried Locher, président de la FEPS et de la CEPE (Communion d’Églises protestantes en Europe, regroupant 50 millions de protestants). Le 12 avril 2016, Gottfried Locher a donné plus  d’une heure de son temps à Martin Hoegger et à moi-même (co-présidents de l’Assemblée générale du R3) pour parler du nouveau mouvement. C’est avec beaucoup d’attention qu’il avait lu la version électronique du Manifeste. Ses commentaires ont surtout porté sur l’importance de bien mettre au centre la dynamique de la « communion » (p.9) et à mieux préciser le ministère d’épiskopè (p.10). Il nous a encouragés à apporter cette contribution, parmi d’autres, au sein des Églises réformées de Suisse romande.

Dans le Manifeste, la référence à la Bible est primordiale, bien évidemment.

Le choix des théologiens et des témoins cités est aussi important.

Ceux-ci sont des figures du passé (Augustin, Chrysostome, Nicolas de Flüe, Calvin, A. Vinet, K. Barth, D. Bonhoeffer) ou des personnes vivantes. La plupart de celles-ci sont protestantes (E. Fuchs, J. Moltmann, G. Boucomont, G. Tomlin, N. Gumbel). D’autres sont catholiques (F.-X. Amherdt, E. Bianchi) ou orthodoxes (J. Zizioulas). D’autres références encore viennent du monde œcuménique (COE, Foi et Constitution). Toutes attestent de la filiation du mouvement. Le R3 se veut à la fois un des héritiers et acteurs de ce qui fut et demeure dynamique dans l’Eglise universelle et dans le monde réformé (Réforme, Réveils, Eglise libre dans le canton de Vaud…).

Le Manifeste est un document incomplet. Bien des thèmes n’y figurent pas ou ne sont qu’esquissés. Par la suite, des prises de position plus précises seront nécessaires pour mieux éclairer des questions spécifiques et contemporaines.

Bonne lecture !

Et si vous aimez le document, n’hésitez pas à le faire connaître pour mettre d’autres en lien, pour susciter un débat et pour favoriser de nouvelles relations de confiance (cf. p.4) !

Le Manifeste bleu en allemand

Shafique Keshavjee
À partir de ce qui a été présenté lors de l’Assemblée Générale du 14 avril 2016

Rapport du comité: pourquoi le R3?

Rapport du commité pour ces 6 derniers mois : depuis la création de l’association (le 6 novembre 2015) jusqu’à l’assemblée de ce 14 avril 2016.

Première assemblée du R3

En guise de prologue, permettez-moi de répondre à ma façon à une question cruciale :

Pourquoi le R3 ?

Parce que beaucoup de personnes ont mal au cœur en voyant l’évolution de l’Eglise réformée (certaines décisions synodales, la diminution du nombre de pratiquants, les tensions internes). Ils sont parfois dépités, isolés, démotivés. Pour eux, il valait la peine de créer le R3 : pour les rassembler et les encourager.

Parce que beaucoup de personnes ont soif d’une Eglise plus vivante, plus communautaire, plus spirituelle. Ils sont fatigués des restructurations et des objectifs. Ils ont soif de vie. Pour eux, il valait la peine de créer le R3 : pour chercher ensemble le renouveau de l’Eglise réformée. Quand une seule personne rêve, cela reste un rêve. Quand plusieurs personnes rêvent et prient pour que ce rêve se réalise, c’est le début d’une nouvelle réalité.

Parce que, dans l’Eglise réformée, il y a beaucoup de personnes qui ont une parole forte et belle, qui vivent des expériences et des réalisations bienfaisantes. Pour fédérer ces forces vives, il valait la peine de créer le R3 : pour mettre en réseau ces richesses, au-delà des frontières paroissiales, cantonales et même nationales.

Dans cette optique, nous nous inspirons des expériences des réformés hollandais (Hans Eschbach et l’Evangelisch Werkverband) et des fresh expressions de l’Eglise anglicane. Nous cultivons des relations de confiance avec le Landeskirchen Forum (LKV) en Suisse alémanique et le mouvement des Attestants en France.

Dans ces premiers mois d’existence, le comité s’est principalement occupé de préparer la venue du R3 au grand jour. Nous avons sollicité du renfort : les deux co-présidents de l’association (Martin Hoegger et Shafique Keshavjee) ont bien voulu assister à nos séances de comité et mettre la main à la pâte.

Voici les tâches qui ont retenu notre attention :

  1. Informer nos amis de l’existence du R3 et les inviter à l’AG du 14 avril. Votre présence ce soir en est le fruit !
  2. Faire des démarches pour rencontrer les responsables des Eglises réformées, catholiques et évangéliques. Nous avons déjà pu rencontrer le président de la FEPS (Gottfied Locher) et le vicaire épiscopal du canton de Vaud (Christophe Godel) et nous rencontrerons prochainement la CER, La Free, le Réseau Evangélique et Mgr Morerod, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.
  3. Préparer un plan de communication et un dossier de presse. Ce travail a permis des contacts fructueux avec Protestinfo, 24Heures, MaxTV, lafree.ch et le Christianisme Aujourd’hui.
  4. Mettre au point et imprimer le Manifeste bleu. Le voici à votre disposition !
  5. Mettre en route un site internet : www.leR3.ch. Tout beau, tout bleu ! Encore en construction.
  6. Trouver un lieu et une équipe de préparation pour notre fête du 1er octobre, qui aura lieu à Vassin.
  7. Sur le plan financier, nous avons ouvert un compte CCP et préparé le budget 2016.

Dans cette phase de lancement, nous faisons l’apprentissage du consensus entre nous déjà… et ce n’est pas toujours simple ! Nous cherchons également à rester à l’écoute de la volonté de Dieu, pour que le R3 incarne ce que nous avons exprimé dans le Manifeste bleu. Pour la gloire de Dieu, centrés sur le Christ, dans le souffle de l’Esprit.

St-Loup, le 14 janvier 2016

Pour le comité du R3
Gérard Pella